dimanche 26 novembre 2017

Arrête ton char


    "Sache que le Soi (Ātman) est le maître du Char (rathin),
    et le Corps est le Char (ratha).

   Sache que la Raison (Buddhi) est le Cocher (sarathi)
   et que les Pensées (Manas) sont les rênes.

    Les Sens (indriyāṇi) sont les chevaux,
    les Objets sensibles sont leur carrière.

 (...)

    Seul celui qui comprend qui est le maître du char et dirige les rênes
    peut arriver à la fin de son voyage au haut lieu de Dieu (Viṣṇu).

   Au-delà de la Raison, il y a le Soi.

   Au-delà du Soi, il y a le Non-Développé.

   Au-delà du Non-Développé, il y a le puruṣa, qui est le but du parcours.

     Kāṭha-Upaniṣad (3e des Upanishad, 1.3.3 ; 1.3.9-11 -
 ce modèle, qui doit dater du Ve siècle avant notre ère, est ce qu'on appelle la ratha kalpana, "l'image du char" souvent reprise dans toute la tradition hindouiste - et sans doute avant que Platon ne la retrouve indépendamment et de manière différente dans le Phèdre avec son aurige qui doit contrôler le cheval rationnel et le cheval irrationnel)


   "Annicéris de Cyrène se croyait un homme merveilleux parce qu'il savait bien manier un cheval et conduire habilement un char. Voulant un jour donner à Platon une preuve de son talent, il attela des chevaux à un char, et fit plusieurs courses dans l'Académie, gardant toujours avec tant de justesse la même direction, qu'à chaque tour les roues suivaient exactement, et sans jamais s'écarter, les premières traces qu'elles avaient formées.

On se doute bien que tous les spectateurs s'extasièrent d'admiration.

Mais Platon lui fit de cet excès d'adresse un sujet de blâme:

"Quand on se livre, lui dit-il, avec tant d'application à des objets frivoles, peu dignes du prix qu'on y attache, on ne peut plus s'occuper d'objets sérieux. Celui qui porte toute son attention vers de petites choses, perd nécessairement le goût de celles qui sont véritablement estimables."

      Claude Élien, Histoire Variée (vers 210-230), II, 27.

Ce qui fait mieux comprendre le titre de ce blog...

2 commentaires:

Regis Pannier a dit…

Quel rabat-joie ce Platon! On pourrait lui opposer qu'un peu de frivolité permet, à d'autres moment, à l'esprit de mieux s'élever ;)

Phersv a dit…

Le rapport au jeu est compliqué chez Platon et Aristote.

Le jeu est condamné comme frivole et puéril, dénué de sérieux, mais en même temps le jeu est valorisé comme une activité désintéressée, supérieure au travail parce qu'il n'est pas utilitaire. Le problème du Geek comme Annicéris avec son char est qu'il prend son divertissement trop au sérieux.

D'où la définition de la philosophie et de la connaissance en général comme celle d'un "jeu sérieux", une activité qui serait à elle-même sa propre fin mais qui aurait du "sérieux" (plus encore que l'Action vertueuse) par son éternité (alors que le jeu frivole n'est qu'un divertissement reposant). Le jeu sérieux serait censé allier l'activité vertueuse (qui normalement est l'action politique) et l'aspect reposant et plaisant du jeu.

Mais pour arriver à une vraie récupération utilitaire (et qui devient une exploitation) du jeu (comme dans la Gamification actuelle), il y a Leibniz qui fait l'éloge du jeu comme entraînement mathématique et même économique, comme une simulation.

Les philosophes antiques trouvent que la meilleure chose qu'on puisse dire du jeu est qu'au moins il n'est pas du labeur. Un philosophe moderne comme Leibniz au contraire dit que le jeu est intéressant comme un moyen de ruse avec le labeur, parce qu'il peut permettre de travailler autrement, ce qui est le rapport capitaliste à l'industrie du divertissement.