samedi 12 août 2017

Valerian and the City of Thousand Planets


C'est la première fois que je vois un film de Luc Besson et je ne peux donc même pas le comparer au Cinquième Elément (qui me semblait plus proche de Jodorowsky & Moebius même si Mézières y avait déjà travaillé).

Pour aller vite, ce n'est pas si mal.

En tout cas, c'est de la science-fiction et pas seulement une suite d'effets spéciaux contrairement à ce que répètent des critiques (même si Besson se perd un peu dans un thème New Age vague sur le rôle de l'amour familial et personnel).

Le principal défaut me paraît être le manque de "chimie" visible à l'écran entre les deux personnages. Valerian est toujours supposé être un agent un peu discipliné mais fondamentalement honnête et je ne reconnais pas vraiment ce Dom Juan arrogant (même si l'évolution du personnage est assez semblable, voir notamment l'album Alflolol). Cette Laureline est un peu froide sauf dans quelques interactions avec le Transmutateur où elle a un peu de tendresse.

Luc Besson a adapté L'Ambassadeur des Ombres (1975) et cela me paraît un excellent choix comme c'est un des meilleurs albums de la série originelle mais d'un autre côté c'est aussi l'album où Valérian devient le plus un faire-valoir pour Laureline, ce qui a été corrigé dans l'adaptation (qui aurait dû s'appeler "Valerian & Laureline").

Cela produit quelques différences notables :

(1) La bonne idée de scénario est d'avoir relié un élément secondaire d'arrière-fond, le Transmutateur Grognon de Bluxte, avec l'intrigue principale en en faisant le McGuffin dont ont besoin les Perles et que les Humains désirent garder sous contrôle (on n'explique d'ailleurs jamais d'où vient la Crise économique qui frappe la Cité Alpha).

Le Transmutateur (Converter dans la VO) est donc né sur Mül, la planète de "Perles" et son pouvoir miraculeux de cornucopia ou de multiplication des pains explique en partie l'utopie édénique des "Perles" de Mül (alors que les Ombres de l'album n'ont aucune explication pour leur statut divin et n'ont rien à craindre des Humains).



[La SF de Valérian repose beaucoup sur des pouvoirs innés de créatures que la Technologie n'arrive pas à reproduire ("les Armes Vivantes"), un peu comme les Vers des sables dans Dune. Star Trek avec ses "réplicateurs" universels est tellement post-Rareté que ce Transmutateur organique n'y aurait aucune fonction. ]

Mais Besson aurait pu se passer de parler d'un "Empereur" des Perles car les Ombres étaient clairement une utopie plus anarchiste (conformément à de vieux mythes sur les populations polynésiennes). Je suppose qu'ils sont si pâles parce que Besson n'osait pas les faire vraiment mélanodermes (et qu'il devait craindre de trop ressembler à Avatar s'ils étaient d'une couleur exotique ?).

(2) Même si j'ai adoré le générique hommage à Bowie, c'est une idée curieuse d'inverser le statut d'Alpha / Point Central.

Alpha a été créée à l'origine par les Humains (à partir de Soyuz et de la Station Spatiale Internationale) et les ETs s'y sont agrégés depuis des siècles. Les Humains sont donc l'espèce des fondateurs d'Alpha qui n'a que 500 ans alors que Point Central a des fondateurs inconnus (les Ombres), qui se perdent dans un passé immémorial.

Dans l'album, Point Central insiste sur le fait que les Humains ne sont qu'une espèce périphérique qui tente de coloniser ce carrefour (et la SF joue beaucoup sur l'anti-anthropocentrisme). Ici, au contraire, les Humains tentent de garder le contrôle d'Alpha menacé par les Perles qui risquent de dénoncer les turpitudes des "dégâts collatéraux" et des crimes de guerre étouffés.



(3) L'ajout de Big Market, la planète bazar (sur Kirian) en communication virtuelle avec une autre dimension fait un peu double emploi avec Alpha et dilue donc son rôle. N'aurait-il pas été plus simple de les fusionner et de dire que les Perles et le Commander Arün Fillit venaient tous sur Alpha pour retrouver le Transmutateur ? En plus, Igon Siruss ne ressemble qu'à un plagiat de Jabba the Hutt.

(4) Le trope du Mauvais Gouvernement que le cinéma américain répète depuis la Guerre du Vietnam a été un peu plus complexe ici. Là où Besson est plus Européen qu'on pourrait le croire est que l'intrigue m'a plus rappelé l'Affaire Dreyfus que My Lai. Le Commandeur Fillit ajoute des crimes nouveaux notamment au nom de l'honneur de l'Armée et pour éviter l'humiliation de perdre la face. Le génocide des Perles est en partie un accident dans une guerre qui ne les concernait pas. Mais la Fédération n'est pas d'un bloc et Okto Bar (ou son second Neza, qui est là pour plaire au co-producteur et au marché chinois) restent intègres (alors que dans l'album le Colonel Diol n'avait qu'une fonction comique). Le Système marche finalement globalement mieux que dans la bd où l'héroïsme individuel de Laureline critique toujours la société de Galaxity.

(En passant, une des idées les plus rafraichissantes dans Serenity était que le secret du Gouvernement n'était pas si sinistre que cela, plus un scandale de santé publique qu'un crime. Ici, le génocide planétaire de Mül est plus starwarsien. )

(5) Pour que Valerian soit moins un faire-valoir, Besson a clairement divisé l'album et lui a attribué des aventures qui étaient accomplies par sa partenaire : Laureline garde la plongée aquatique pour entrer en contact télépathique avec Valerian (cameo d'Alain Chabat en Capitaine Bob sur le Zuur des Groubos - ici le Mylea jellyfish de bromosaure) et ensuite il a inversé la relation et c'est Valerian qui doit sauver Laureline des Boulan-Bathors (les Bagoulins étaient des mercenaires brutaux alors que les Boulan Bathor sont avant tout des gastronomes) en s'alliant avec la Glamopode Bubble (Rihanna, dans l'album c'est un Suffuss neutre). Mais cela inverse l'esprit de la scène dans le bordel où le "Regard Masculin" était justement décentré par le point de vue de Laureline et où les Suffuss étaient les patrons et non des prostituées asservies pour lesquelles on devrait avoir de la compassion.


Les Shingouz ont été rebaptisés Doghan-Daguis, j'imagine pour éviter de ressembler à une insulte sinophobe chink en anglais (?).

(6) Tout le rôle du Prolétariat sans Planète des Zuuls, qui font vivre Point Central, a été effacé de l'histoire et les Bons Sauvages aristocrates Perles jouent donc aussi leur rôle.

Une remarque sur le rôle de l'individu. Pierre Christin répète souvent qu'il déteste les superhéros et que Valerian a une thématique anti-superhéros. C'est surtout sensible dans Les Héros de l'Equinoxe, parodie assez explicite des superhéros, et où Valerian est en compétition avec eux. Mais malgré un jeu parfois avec le réalisme, Valerian resterait assez proche d'un héros individuel sans pouvoir. Ici, au contraire, il ne dépend pas seulement de Laureline et de ses gadgets mais de nombreuses fois aussi du soutien de groupes de la Fédération qui suivent parfois des procédures défendables (les autres agents qui se sacrifient pour lui sur Big Market et ensuite Okto Bar et ses hommes sur Alpha). Le film a donc prolongé en partie ce discours critique contre l'Homme providentiel (qui est finalement incarné par le fascisme de Fillit).

5 commentaires:

Fred MESTRE a dit…

Chic un nouvel article ! Cool, il y avait longtemps...

Quant au film... Belle indulgence. Mais si je ne peux que partager (et admirer) l'analyse des divers éléments, mon sentiment global reste négatif: c'est pas terrible.

La "relation" Valérian + Laureline est artificielle, lourde, ça occupe bien trop de temps et ça sonne faux. Les deux héros sont jeunes et la profondeur de leurs liens semble tellement artificielle...
Les éléments de la BD y sont, à peu près, mais les rajouts sont importants et prennent pas mal de place. Les Muliens sont là pour qu'on mes aime, ok on a compris: et comme on est triste pour eux par la suite. C'est bateau, voire banal.
J'ai trouvé le film bancal, plat, pas terrible - c'est peut-être parce que j'aime trop la BD ?

Et encore, je ne mets pas le lien vers l'article de l'odieux connard mais c'est parce que je suis poli :-(

Mais merci de reprendre ce blog !

Phersv a dit…

Oui, les Muliens sont un peu trop semblables aux Bons Sauvages d'Avatar, et la résolution finale avec les cristaux et la recréation de New Mul est vraiment du merveilleux bâclé.

Mais je continue à trouver qu'il y a un univers dépaysant. Mais c'est peut-être parce que j'aime bien la BD aussi. :)

Je ne crois pas que le problème soit l'âge des acteurs (Valerian a quand même 30 ans, même s'il fait moins). Mais l'esthétique de mannequin froide et hiératique ne convient pas à la douce et souriante Laureline.

Je continue à penser que quelqu'un comme Karen Gillan aurait été meilleure que la mannequin choisie, mais je ne crois pas partager le sens de l'érotisme de Besson (j'ai trouvé toute la scène avec la polymorphe Glamopode Bubble juste embarrassante et pas sexy).

Regis Pannier a dit…

OC a signalé une incohérence assez grosse : pourquoi Igon Siruss *vend-il* le Transmutateur, alors que le posséder lui permet d'avoir une richesse infinie? ;)

Tororo a dit…

"Pour aller vite, ce n'est pas si mal" étant, à très peu de choses près, le commentaire le plus enthousiaste que j'ai lu sur ce film jusqu'à présent, j'hésite encore un peu à aller le voir (et pourtant, la bande-annonce m'avait émoustillé)...

Phersv a dit…

@Régis

On peut imaginer qu'Igon Siruss ignore le vrai potentiel du Transmutateur ?

Mais ce n'est pas pour défendre toute cette intrigue. Siruss n'est qu'une imitation ratée de Jabba et est complètement inutile dans la construction du récit (même si j'ai bien aimé la complexité un peu outrancière de Big Market avec ses deux dimensions interpénétrées - pourquoi ne pas faire le marché directement dans l'autre dimension).

@Tororo

Mais un point commun que j'ai avec Luc Besson est que j'adore L'Ambassadeur des Ombres, peut-être une de mes bds de SF favorites. J'admets donc que j'ai un sacré biais.

Quel dommage quand même d'avoir aussi raté le casting des héros.

Mais le casting d'un point de vue utilitariste a été finalement efficace : ce qui sauve (presque) commercialement le film en ce moment est le marché chinois et donc le choix (sans doute des co-producteurs chinois) de donner de l'importance à un technicien obscur joué par Kris Wu.