jeudi 20 avril 2017

Les Kzintis de Niven et l'Imperium de Traveller


Mon côté lévi-straussien voit toujours des inversions partout. Certains éléments de l'univers officiel du jeu Traveller sont parfois des inversions de l'Univers Connu de Larry Niven (cf. le jeu de rôle Ringworld).

(1) Les Kzintis (félinoïdes) de Niven ont un dimorphisme sexuel assez bizarres où les femelles de l'espèce sont non-intelligentes (on accuse souvent Niven de sexisme sur ce point : je pense que le concept aurait pu être une idée de xénobiologie tout à fait neutre - et les Kzintis ne sont vraiment pas un modèle positif - mais que d'autres indices pointent effectivement vers des préjugés sexistes de cet auteur qui ne cache pas ses opinions conservatrices).
Les Aslans de Traveller ressemblent un peu aux Kzintis même s'ils sont moins clairement des "lions" contrairement à ce que leur nom turc laisse penser. Ils ont un dimorphisme aussi, mais qui semble être culturel : les femelles dominent l'économie (et donc de fait la société) et les mâles la guerre. Je ne peux pas m'empêcher d'y voir une allusion ironique non seulement à la paresse des lions réels mais aussi aux Kzintis.

(2) Dans certaines histoires (comme "Soft Weapon" adapté par Larry Niven en Star Trek: The Animated Series dans l'épisode "The Slaver Weapon" - ce qui explique que les Kzintis soient présents dans l'univers de Star Fleet Battles), Larry Niven insiste sur le fait que les Kzintis sont très méprisants envers toute espèce qui n'est pas carnivore comme eux (les omnivores sont tolérés, les herbivores, comme les étranges "centaures" tripodes et bicéphales appelés "Marionnettistes" sont considérés comme inférieurs).
Dans l'univers de Traveller, la relation est encore inversée. Les "Centaures" (K'kree) sont des herbivores impérialistes qui ont un préjugé spéciste très fort contre toute espèce omnivore ou carnivore (et une des lois de xénobiologie selon Traveller est que la grande majorité des espèces évoluées est omnivore ou carnivore, ce qui alimente la paranoia végétarienne des K'kree).

(3) Chez Niven, les Marionnettistes craintifs ont manipulé l'Humanité pour leur servir de bouclier contre l'impérialisme carnivore des Kzintis.
Dans Traveller, on sait que les Rucheurs (Hivers - je ne connais pas de traduction officielle), qui ressemblent beaucoup à l'intelligence manipulatrice des Marionnettistes, ont réussi à arrêter l'impérialisme herbivore des Centaures en les menaçant de créer une nouvelle espèce de Centaures omnivores (comme les cabales de Diomède !).

Il y a sans doute d'autres ressemblances.

Les Anciens de Niven (les Esclavagistes Thrints) avaient fondé leur empire sur leurs pouvoirs psi et c'est aussi le cas des mystérieux Anciens de l'Imperium mais ce point n'est peut-être pas assez original pour qu'on y voie une influence claire (les artefacts se retrouvent aussi dans les romans sur les Forerunners d'Andre Norton). Les Thrints ont quasiment disparu quand des espèces ont pu évoluer pour résister à leur contrôle, alors que les Anciens de Traveller étaient en réalité une mutation d'un peuple devenu apparemment plus "mineur" aujourd'hui (malgré ses pouvoirs psi).

En fait, les Anciens de Traveller cumuleraient plutôt la fonction des "Paks" dans l'Univers Connu de Niven. D'ailleurs, il est parfois dit que les Anciens aussi se sont amusés à fabriquer des Sphères de Dyson, des Rosettes ou des Anneaux-Mondes. Une différence entre les Paks de Niven et les Anciens est que les Anciens de Traveller ont répandu et modifié l'Humanité sans la créer comme notre Pak fondateur.

Dans "mon" propre Traveller, j'imagine que le vrai but des Anciens était plus de produire les Jhodanis sélectionnés pour leurs pouvoirs psi que de produire les Vilani, ce qui ferait donc des autres "races" humaines des projets "ratés". Tout le problème psychohistorique de l'Humanité est de comment s'insérer dans un univers où depuis des milliers d'années il est prévu que les Jhodanis devraient gagner la compétition pour l'hégémonie face aux autres Humains mais aussi face aux nouvelles formes techniques de vie "transhumaine" comme les Virus Intelligents de Traveller: The New Era (puisqu'on sait que les interdits d'Intelligence Artificielle dans l'Imperium depuis les Vilani sont censés être des prohibitions peut-être aussi par Psychohistoire contre l'apparition des Virus).

lundi 17 avril 2017

Le souvenir de l'éternité


Pour la plupart des Homais matérialistes-positivistes un peu simplistes dans mon genre, la croyance en une "immortalité" de l'âme n'est guère qu'une simple crainte de la mort. L'homme est un animal qui a assez de conscience pour ne pas arriver à se représenter la possibilité qu'il puisse cesser complètement d'exister, la crainte est donc l'expression d'une sorte de scandale douloureux ou du refus d'admettre qu'on ne soit pas un être nécessaire.

Mais dans le cas de la théorie de Platon, ce n'est bien sûr pas que cela quand on revoit les origines de "notre" métaphysique.

Il y a au moins deux exemples où l'éternité de la pensée du sujet sert une autre fonction qu'une compensation imaginaire à notre mort. L'expérience de notre vie est fragmentaire, relative. Nous sentons des choses particulières et limitées et nous devons extrapoler à partir de ces bases relatives. Concevoir l'éternité de la pensée consiste à transformer ce qui est fini et contingent en quelque chose qui donnerait la possibilité de dépasser cela.

(1) Prenons l'exemple de la célèbre théorie de la Réminiscence.

Platon semble dire que les âmes n'ont eu accès qu'à des exemples limités dans leur sens mais qu'ils doivent pouvoir aller plus loin qu'une simple généralisation à partir de ces données. Je ne vois que des formes approximatives et floues et peux pourtant arriver au concept du nombre Pi. J'ai souvent eu du mal à voir pourquoi Platon avait besoin de dire que l'âme avait accès à des Idées ou Formes intelligibles éternelles parce que l'âme éternelle se souvenait de les avoir contemplées "avant" cette vie limitée, de toute éternité. Pourquoi ce concept de "mémoire" ? Est-ce seulement pour des causes assez accidentelles, parce que les Grecs appelaient "VRAI" (A-léthès) littéralement ce qui retire l'Oubli (Léthè) ? Ce terme de "mémoire" n'est-il à prendre qu'en un sens métaphorique ou allégorique pour une difficulté à se représenter l'accès à ce qui est Universel et Nécessaire ? Cela n'est-il qu'une analogie pour une représentation confuse de l'intelligible ?

Aristote dit quelque part que c'est la partie où Platon "mythifie" et sa théorie de l'Intellect tentera de faire l'économie de toute cette théorie d'un souvenir de l'éternité (même si l'intrication de l'éternité et du temps devra quand même se faire au coeur de toute la métaphysique, de l'éthique et de la noétique d'Aristote).

L'empirisme dit que nous ne connaissons rien directement sur ce monde si nous n'en avons pas fait l'expérience au cours du temps, au cours de notre développement fragmentaire. Le rationalisme lui rétorque toujours qu'en ce cas notre connaissance serait trop mutilée et manquerait des capacités qui dépassent l'expérience phénoménale des sens. Mais Platon représente cette transcendance non pas comme une puissance inhérente à l'activité de la Raison mais comme une sorte "de réceptivité" d'un autre type, une autre saisie intuitive qui ne viendrait pas des sens mais de la contemplation des Formes intelligibles hors du temps. Autrement dit, Platon ne semble pas complètement remettre en cause un présupposé classique de l'empirisme : il faut quand même une intuition (ou bien ce que Russell appellera dans son langage une "accointance" directe) mais une intuition des Idées qui nous ferait échapper au temps.

La préexistence de l'âme "avant la naissance" n'est donc pas ici qu'une sorte de symétrique vide d'une hypothétique post-existence de l'âme après la mort. Il faut que le sujet ait un rapport de "souvenir" à quelque chose de non-temporel parce que la trace du souvenir est ici un mode de rapport à l'éternel qui impliquerait à la fois le fait qu'il y a eu "présence" de ce dont on se souvient et qu'il y a conscience d'une perte, d'une absence dans le temps confus où on s'est écarté de cette éternité.

Excursus extra-platonicien : Toute la métaphore de la "Nostalgie" dans le Néo-Platonisme vient de ce terme de souvenir : la mémoire est un sceau ambivalent, à la fois la restitution, le retour mais aussi l'écho d'une origine perdue et donc d'une déchéance, d'un exil. Un souvenir de l'éternité est déjà un oxymore car il n'y avait pas de mémoire là où tout était encore éternel et donc on ne se souvient de l'éternité que si elle se dérobe à nous au moins en partie. Plotin dit qu'un être parfait n'aurait jamais de Mémoire car il n'aurait que la saisie intuitive dans le même instant sans aucune distension, sans aucun écart intérieur (ce qui sera la définition du temps chez Plotin comme chez Augustin). Non seulement l'Un était au-dessus ou avant toute Mémoire mais l'Intelligence et même l'Âme du Monde sont encore au-delà de la Mémoire (Plotin, Traité 28, 12 sur Zeus et l'Âme). Il faut être bien déchu dans le potentiel du devenir (comme les "Démons" chez Plotin, les êtres intermédiaires qui participent aussi de nos facultés désirantes et imparfaites, Traité 28, 43) pour avoir besoin d'une Mémoire. Cela suffirait à opposer le "Zeus" néo-platonicien et le Dieu personnel d'Augustin, qui doit, lui, garder essentiellement une Mémoire comme sujet avec lequel nous serions dans une relation de dette, de promesse et d'espérance (Augustin, Sermon 52, sur le Mystère de la Trinité où la Mémoire serait peut-être approximativement un "analogue" du Père alors que l'Intelligence serait le Fils et la Volonté le Saint Esprit).

Récapitulons. Dans le temps réel tel qu'il s'écoule, nous naissons, nous croissons et nous apprenons diverses choses, des opinions relatives. Tout serait alors relatif à ces temps changeants. Mais en même temps, par notre raison, nous sommes des êtres amphibies, avec un pied resté dans le "Ciel", c'est-à-dire dans la négation de ce temps et de cette relativité. Qu'est-ce que ce "Ciel" ? C'est un nom pour ce qui est vrai pour toujours, en tout temps, en tout lieu et nécessairement. C'est ce que Kant appelle "a priori".

La Réminiscence (Anamnèse) a pour fonction de dire comment un être dans le temps peut ainsi aussi participer de l'intemporel, de l'Universel et du Nécessaire en ayant saisi les Formes et en ayant oublié qu'il s'en souvient en fait au fond de lui. Toute vraie connaissance peut se distinguer de l'opinion en étant un "souvenir de l'éternité".

L'idée n'est donc pas seulement comme pour Nietzsche de craindre notre corps, ses désirs et ses imperfections mais de poser la question d'une telle connaissance. Il est difficile de réduire tout le concept d'Universel et Nécessaire sub specie aeternitatis en épistémologie à un simple biais psychologique ascétique même si Nietzsche pourra toujours voir dans l'éternité le comble peut-être du "Nihilisme" ou du déni de notre "Finitude".

(2) Deuxième exemple sur la Preexistence de l'Âme : le Choix de la Destinée.

A la fin de la République de Platon (qui porte sur la question de la Justice et finit par dire que la Justice doit se définir comme un rapport harmonieux et hiérarchisé entre les facultés de l'Âme et donc aussi entre les diverses parties de la Communauté humaine), Platon passe par un de ses "Mythes", le Mythe d'Er. Ces Mythes ne sont pas que des reprises de la tradition ou des échecs du raisonnement car on peut y voir la fonction rationnelle.

[Les lecteurs de Kant reconnaissent facilement un ordre assez harmonieux dans ces mythes et par exemple dans le Mythe du Jugement du Gorgias le Postulat du Souverain Bien, dans le Mythe d'Er le Postulat de la Liberté et dans le Mythe du Démiurge du Timée une préfiguration d'un argument (cosmico-)téléologique. Pouvait-on "comprendre" ces Mythes aussi clairement et sans enthousiasme superstitieux de l'imagination avant que Kant ne les traduise en son jargon si scolaire ?]

Le Mythe d'Er, qui est pourtant un Mythe sur l'Enfer et sur l'Oubli, sur le Léthé, sert en gros à accomplir la même fonction que le Mythe de la Réminiscence du Ciel, mais du point de vue du problème éthique et plus seulement épistémologique. Er se souvient de ce que nous devons oublier alors que dans le Phédon on se rend compte qu'on se souvient tous de ne pas avoir complètement oublié.

Comme on l'a dit plus haut : "Dans le temps réel tel qu'il s'écoule, nous naissons, nous croissons et nous apprenons diverses choses, des opinions relatives. Tout serait alors relatif à ces temps changeants. " Nous ne serions alors pas responsables de nos désirs et de nos croyances qui sont toutes causées par divers éléments que nous ne contrôlons pas. Notre "destinée" nous serait imposée de l'extérieur parce que nous la recevrions comme nous recevons nos sensations et nos opinions.

Er, lui, revenu des Morts, dit avoir vu que chaque âme choisissait son futur destin d'après ses désirs propres et à peu près en "connaissance de causes", d'après le rapport de sa propre constitution intérieure entre ses facultés, entre ses désirs, son ardeur et son intellect. Ainsi chaque âme était responsable de sa propre destinée en l'ayant choisie : le tyran, le vicieux, l'intempérant choisir le mal moral en croyant que c'est le bien, le Sage choisit les infortunes de la vertu en sachant que c'est le bien. Peut-être la première apparition de notre concept moderne ou chrétien de la Liberté.

Le Mythe paraît très discutable car si l'âme n'a pas choisi sa propre "constitution" qui lui permet de former le choix, nous serions dans une régression à l'infini. Les Âmes mauvaises seraient dans un cercle vicieux où leurs déséquilibres antérieurs les condamneraient à une sorte de mauvais karma dans leurs vies futures et à d'autres mauvais choix de destinées.

[Second excursus extra-platonicien : Leibniz a tenté un Mythe philosophique un peu analogue dans la Théodicée sur la Liberté et le Mal en imaginant qu'Athéna doit choisir hors du temps le Monde où Sextus commet son crime pour optimiser le Bien global et le Libre-arbitre. Et là encore on peut se demander si Sextus est vraiment "responsable" de ce qu'il y a dans sa Monade et si cela dédouane complètement le choix d'Athéna dans la Pyramide des Mondes Possibles.]

Le Cycle de la Métensomatose serait peut-être plus compréhensible si on évitait ce retour des âmes qui choisissent à nouveau hors du temps une nouvelle vie temporelle. Il faudrait alors remplacer cet Enfer de l'Eternel Retour, dans lequel nous retournerions sans cesse dans la Roue des transmigrations par un "Ciel" unique. Si l'Âme n'avait fait son choix qu'une seule fois mais que ce commencement était en fait complètement hors du temps, on éviterait les contradictions de ces allers et retours entre l'Hadès au-delà du Léthé et le monde de la vie temporelle. Il faut donc que l'Hadès et ses Moires soient remplacés par une situation impossible à se représenter où le Sujet commencerait l'action et le choix de ses propres motifs.

On reconnaît là la solution kantienne qui fonctionnerait en fait moins bien dans la réincarnation platonicienne et son monde sempiternel et cyclique. Chez Kant, le Sujet tente "une seule fois" (si cela a un sens hors du temps) de choisir son Caractère intelligible (ce qui est la Liberté) et peut espérer ensuite progresser à l'Infini vers le Règne des Fins (équivalent possible ou justification d'une croyance religieuse). Mais pour arriver à cette distinction entre le Mythe d'Er des Anciens et la forme de Liberté qui se développe dans un cadre plus chrétien, il a fallu aussi que ce monde soit plus séparé de l'éternité.

L'eschatologie (postulat du Souverain Bien et immortalité) fut transformé par le monde moderne dans la croyance au Progrès, et fut donc déplacé du salut individuel en une fin collective où le sujet devient l'humanité. Platon entre-définissait la justice comme vertu individuelle et politique alors que les Modernes espéraient que le vrai Jugement dernier serait le tribunal de l'Histoire. L'immortalité n'était plus la gloire mais le mouvement du Progrès générique.

Le Mythe du choix des destinées a mieux résisté dans la modernité en un sens que ces croyances sur le salut. La théorie sartrienne de la liberté par exemple suppose peut-être toujours en fait un tel choix non-historique de sa propre existence.

Contrairement à toute l'interprétation heideggerienne du Kantisme comme analytique de l'être fini, c'est peut-être l'empirisme le plus commun, celui de Locke à la version radicale chez Mill qui constitue la vraie théorie philosophique qui a refusé cette fonction d'un souvenir de l'éternité pour ne partir que des révisions graduelles et provisoires de nos croyances.

vendredi 14 avril 2017

jeudi 6 avril 2017

Shores of Korantia (2014)


Le site d100.fr a de nombreux documents traduits notamment sur Mythras (le jeu qui reprend la 6e édition de RuneQuest), sur OpenQuest (la version à licence libre), sur d100 Revolution (la variante de RQ d'Alephtar Games) et donc aussi pour l'univers de Thennla, qui avait été créé par Jonathan Drake (et dont j'avais déjà décrit la première version sur l'Empire taskien, Age of Treason). [La nouvelle édition de Runequest chez Chaosium s'appellera finalement "RQG", RuneQuest: Role-Playing in Glorantha.]

Le blog l'Almanach d'Aristentorus (par Stéphane "Guernicus Hamilcar") est entièrement consacré en français à ce dernier univers de Thennla et à une campagne en Korantie (Aristentorus est un équivalent de Pythéas l'explorateur dans cet univers).

Thennla (qui comprend déjà au moins deux suppléments sur l'Empire taskien et la Ligue korantienne) est un univers antiquisant riche, assez proche des présupposés de départ de RQ (peut-être plus que ne l'est le monde plus épique de Glorantha paradoxalement). Les cultes y jouent un rôle central pour la magie mais la magie est relativement peu puissante au point que les quelques grands sorts (comme le golem de fer qui constitue le Corps du Roi taskien) y sont encore des miracles surprenants.

C'est un univers idéal si on cherche à la fois un relatif "réalisme" presque "historique" et une magie assez discrète. On est donc entre l'historicité des jeux de Paul "Mithras" Elliott (Warlords of Alexander, Zenobia) et le merveilleux de Glorantha. Et comme pour Age of Treason, Drake a mis plusieurs scénarios dans Shores of Korantia, près d'une centaine de pages, pour mieux aborder l'atmosphère de sa création.



Préliminaire : Mythe et histoire

Là où mon propre goût diffère de celui de Drake est que la religion me semble y être à peu près ce qu'elle est dans notre réalité, plus un instrument de pouvoir terrestre, une idéologie et des rituels, et non un ensemble de récits mystérieux. Il dit même explicitement que la population ne s'intéresse pas tellement aux mythes (qui ne sont guère conçus que comme des contes moralisants) mais plutôt aux institutions "positives" (au sens juridique) qui sont fondées sur les cultes. Il affirme que c'est le fait que les dieux existent objectivement qui privent les mythes d'une partie de leur portée métaphorique ou existentielle pour les réduire à des contes anthropomorphiques. Là où je préfère Glorantha est que dans cette dernière les variantes des mythes y deviennent une intrigue en soi alors que Drake préfère n'y voir qu'un folklore inessentiel par rapport aux structures sociales ou les organisations qui se sont solidifiées autour de la religion.

J'exagère peut-être mais j'ai l'impression que le seul mythe (par opposition aux nombreux rites) raconté dans le livre (il y a aussi un petit mythe local de fondation de cité p. 91) est finalement le divorce il y a plus d'un millier d'années entre Lanis (le dieu soleil, l'équivalent du Yelm gloranthien - le blog d'Aristentorus a décidé de le franciser en Lanil sans doute pour éviter la sonorité d'anis) et de Jekkara (la déesse lunaire, l'équivalent en nettement plus matriarchal de Rufelza) et ce récit fondamental est plus un effet d'un conflit politique ou ethnique qu'une cause de cette scission qui aurait pu être cosmique. Tout est historique et donc le mythe a la portion congrue. Il n'y a même pas d'arbre généalogique des dieux car l'Âge pré-historique des dieux n'a pas l'importance qu'il aurait dans Glorantha.

C'est en partie une simple différence de goût (je soupçonne que Drake était plus intéressé par l'archéologie antique réelle que par la partie mythologique dans la philologie classique). Ou on pourrait y voir une différence d'accents entre deux types de théories de la mythologie : la première plus durkheimienne ou marxiste (la mythologie comme reflet de la stratification sociale) et l'autre plus lévistraussienne (les variantes des récits comme des jeux d'oppositions et métaphores qui ne se réduisent pas entièrement à un tel reflet idéologique). Les dieux sont tellement "culturels" ou artificiels que les règles expliquent même comment les Cités créent par magie leur Divinité poliade comme un Gestalt. Le monde de Thennla n'est certes pas aussi "évhémériste" que Mystara (où tous les dieux sont censés être en réalité d'anciens mortels) mais les dieux y sont un arrière-fond assez décoratif, toujours présents et pourtant dépassés par les actions humaines.

Une autre différence majeure avec Glorantha est que tous les peuples sont humains. Il n'y a aucun elfe, nain, etc (même si un des peuples humains qui semble être un équivalent des Scythes sont ironiquement appelés "les Orcs" et si la culture aquatique des Dagomils ressemble à des hybrides de tritons). Les non-humains sont donc en gros limités à des monstres ou à quelques nymphes, centaures ou satyres (qui jouent le rôle des Broos de Glorantha). De ce point de vue cela ressemblerait plus à Game of Thrones ou bien à Artesia (si ce n'est que cette dernière est bien plus proche de Glorantha dans l'utilisation des mythes).

La Ligue Korantine



Nous sommes au début du XIIIe siècle de l'ancien Empire korantien dévoué au dieu solaire Lanis.

La Korantia serait l'équivalent d'une Atlantis ou d'une Théra car elle a été submergée par un tsunami il y a environ deux siècles (on accuse les sorcières de la Théocratie jekkarienne de l'avoir causé). Mais si l'Ancienne Korantis a été perdue sous les flots au nord-ouest, plusieurs Cités korantines et une partie de l'Empire ont été maintenue.

Il y a toujours un "Empereur" dans la nouvelle "capitale" de la Cour Hilanistra (construite dans l'intérieur des terres et loin de l'Océan après le Cataclysme) mais il n'a plus qu'un pouvoir symbolique sur une ligue de Cités-Etats de culture korantienne. Le nouveau siège diplomatique de la ligue n'est d'ailleurs plus dans cette petite cité impériale de Hilanistra mais dans la colonie de Bosippa, au nord dans l'île de Valos. L'ancienne relique du Trône de saphir a été retrouvée et l'Empereur actuel Koibos (qui porte le même nom que celui de l'Empereur avant le Cataclysme) aimerait restaurer son autorité mais les cités restent encore en conflit les unes avec les autres, certaines refusant toute prééminence ou hégémonie à la dynastie de Hilanistra.

Les principales Cités de la Ligue korantine

La plus grande cité de la Ligue est Yaristra (sur la côté en face de l'île de Valos), théocratie qui servait d'archives impériales avant le Cataclysme et qui a su le mieux garder les anciens secrets engloutis. Au sud (en amont) de Yaristra, Agissene est une puissance militaire qui appelle à la guerre contre l'Empire taskien. A l'ouest, Sarestra est une puissance maritime en contact avec les anciennes colonies à l'ouest, qui ne reconnaissent plus l'autorité impériale. Himela est une démocratie qui a chassé ses aristocrates (la plupart des cités ont des constitutions républicaines "mixtes") et a été en conflit avec sa voisine Borissa.

Le supplément (p.91sqq) a décidé de détailler les cultes d'une plus petite cité-Etat comme exemple, la république de Vestrikina, au sud d'Himéla mais le gros plan (p. 135-162) est la cité de Thyrta, une colonie de Borissa au sud-ouest sur la côte. La campagne d'Aristentorus commence à Thyrta et j'aime bien le fait qu'il ait ajouté une nouvelle heraldique de ces Cités korantiennes et des cultes.

La mythologie korantienne

En plus du dieu soleil Lanis, le panthéon solaire, qui semble assez greco-romain, a plusieurs fonctions "sociales" (qui sont aussi reliées aux Planètes du système) :

Anayo : dieu du gouvernement et donc des archontes de chaque cité.
Orayna : déesse des cieux et chaque déesse poliade en est un aspect.
Torthil : dieu des paysans, artisans et soldats, professions masculines
  Tarankis l'artisan
  Kos le Gardien : psychopompe et guerrier (le glaive de son frère Anayo).
Sabateus : dieu des marchands. Les Sabatéens sont à la fois un culte et un réseau commercial.
  Estrigel : dieu des messagers et hérauts, associé au précédent comme deux aspects d'Hermès.
Veltis la destructrice : déesse de la guerre. Voir cette version du culte qui en fait une déesse des amazones. La description fait penser à Sekhmet ou à La Durga dans la mythologie hindoue.
  Lasca Veltis : déesse de la sagesse et des devins. Ses 7 grandes prêtresses sont les sibylles. On remarque que cette "Athéna-Apollon" y est un aspect d'Arès ou de la Durga, renversement original.
Lanthrus : dieu du labeur et de la souffrance. Certains esclaves en font un rebelle.
Pyrolus : dieu des marins (et non de l'Océan car Océan est considéré comme un titan dangereux).
Semordis le sauveur : dieu des soins et des talismans apotropaïques.
Sheylo la terre féconde et Zolesta la terre chtonienne des tombes.
Arribéus l'aède : dieu des spectacles, de la jeunesse, du chant des oiseaux et des sources.

Les rapports entre eux sont peu développés. Torthil (Héphaïstos-Triptolème) doit veiller sur Sheylo (Démeter) et Kos (Hadès-Arès) sur Zolesta (Perséphone), Pyrolus le Naute soit être lié avec Diotime (déesse de la pêche). Tout citoyen korantien est initié du culte de la déesse de sa cité, un aspect d'Orayna (qui a l'air d'être plus une femme d'Anayo le gouverneur que de Lanis le soleil). L'exemple donné de la déesse Vestrikina montre comment un dieu mineur comme Arribée (qui équivaut à peu près à Apollon) peut être localement un dieu majeur.

J'imagine que ces divinités doivent aussi correspondre à peu près à une répartion des cités. La déesse HiLanistra, comme l'indique son nom, symbolise la Cour solaire de Lanis, la déesse Bosippa (du centre de la ligue) doit être plus reliée à Estrigel le Messager alors que la déesse Yaristra (cité-bibliothèque) doit être plus liée à Lanis le soleil et à Lasca Veltis, la déesse Agissene (de la cité militaire) avec Torthil (comme la démocratique Himela), Veltis la destructrice ou Kos le gardien, Sarestra avec Sabatée le Marchand ou avec Pyrolus le Naute (qui est donné comme un protecteur de Borissa).

Il est dommage que ces spécialisations des cultes locaux ne soient pas détaillées car cela aurait suffi à différencier un peu toutes ces cités qui risquent de paraître un peu indiscernables. Vue l'importance qu'aurait Semordis (Asclepios) pour un jeu de rôle, il serait bon de savoir quel sanctuaire serait l'équivalent d'Epidaure et où trouver quelques-unes des Sibylles de Lasca Veltis.

Comparaisons entre Korantia et Age of Treason

L'Empire taskien d'Age of Treason avait des intrigues politiques plus développées, notamment dans le supplément The Iron Companion (2012), où on découvrait des niveaux assez complexes à l'intérieur du Culte impérial entre ceux qui voulaient démanteler le Simulacre ou ceux qui au contraire le mettaient au-dessus de l'Empereur). Une autre opposition est que les Korantiens ont des préjugés contre la magie (associée sans doute à leur rejet de la Sorcière Jekkara, la Déesse de la Nuit), alors que l'Empire taskien couvre la cité de Sorandib, un équivalent de l'Egypte pleine de sorcellerie hermétique. Si les Korantins sont plus des Grecs hellénistiques, les Taskiens sont plus orientaux, plus parthes que strictement "romains", ce qui paraît plus original aussi.

Mais d'un autre côté, l'aspect moins "centralisé" du soi-disant "Empire" korantien pourrait mieux se prêter au jeu de rôle, surtout si les différentes Cités sont un jour un peu plus différenciées. La Cité de Tyrta (colonie de la Cité de Borissa) dans le livre montre mieux comment les politiques et les cultes agissent localement.

Voici quelques dieux du panthéon tarsénien qui précédait le Culte impérial taskien. Leurs mythes étaient un peu plus "dramatiques" que ceux du panthéon solaire de Lanis :

Tarsen : Dieu de la civilisation, père de la culture
Thesh : Dieu du feu, de la forge et de la mort (et créateur du Simulacre de Fer)
Basat : Dieu de la lumière et aventurier, amant de Thetis (équivalent de Mithra)
Hoonvel : Dieu de l'agriculture (jolie inversion du mythe de Perséphone : grâce à Basat, il a délivré Kait la Déesse de l'Orge de sa mère Samanse la Déesse de la Terre, ce qui a créé le cycle des saisons).
Machank : Dieu de la Guerre
Jarmost : Dieu des voyageurs et de l'astrologie
Sumis : Déesse de la vie sauvage et de la chasse, soeur et amante de Basat
Merai : Dieu des arts
Thetis : Déesse de l'amour, épouse de Machank et maîtresse de Basat
Hamath : Dieu protecteur des basses classes
Gomorg : Dieu des enfers, ennemi de Basat

dimanche 2 avril 2017

Sails full of Stars



Sails full of Stars (2015) par Don Bisdorf est un petit (50 pages) univers gratuit (enfin, "on paye ce qu'on veut") pour le jeu de rôle FATE. C'est classé en "steampunk" mais c'est plus fantastique (du genre arcanepunk ou Spelljammer) que jules-vernien, donc un peu plus proche de Castle Falkenstein (où on joue de gentils Bavarois, des fées ou des nains suisses aux pouvoirs magiques en 1870) que de Space 1889 (où on joue des explorateurs wellsiens ou burroughsiens dans un monde relativement hard si la science du XIXe siècle était vraie). Il y a sans doute aussi un peu d'influence de Temeraire, le cycle de Naovik pour ce qui est de l'existence des Dragons.

Nous sommes en 1850 et la divergence uchronique a commencé depuis plusieurs siècles quand des Dragons ont offert aux Chinois la "Rhéo-soie". Cette soie (j'ignore si les Dragons en sont aussi les "Vers") permet de faire des voiles pour voler dans l'éther (Zheng He a exploré le système jusqu'à Jupiter). L'aspect "marine à voile" fait que les illustrations ont gardé un côté plus "pirates" (de l'espace) du XVIIe-XVIIIe que vraiment XIXe siècle.

Peu à peu les puissances occidentales et ottomanes ont développé de l'alchimie avec d'autres éléments et ont concurrencé la Route Stellaire de la Soie des Chinois dans le système solaire. Les Chinois ont le plus ancien empire colonial mais ils sont un peu l'Homme malade du Système solaire. L'exploration interplanétaire a d'ailleurs besoin de minerais extraterrestre, ce qui est donc à la fois une cause et une fin.

L'histoire semble avoir été très proche de la nôtre malgré toute la magie. La divergence majeure récente semble être que Napoléon Ier a conquis avec ses alchimistes toute l'Europe (y compris la Grande Bretagne, mais pas la Russie) plus l'Algérie. Il semble toujours vivant à 80 ans (même le Roi de Rome aurait déjà 40 ans s'il a survécu).

Les conséquences de la disparition de la plus grande puissance du XIXe siècle victorien sont peu développées. On sait que les Principautés Indiennes en ont profité pour reprende leur indépendance et que l'Empire napoléonien n'a pas hérité de tout ce vaste empire colonial terrestre comme il préférait se tourner vers l'espace. Une autre conséquence du règne napoléonien est qu'il a maintenu l'esclavage (pas de révolutions de 1848 et de Printemps des Peuples face à lui).

L'autre grande puissance mondiale est encore l'Empire ottoman, peut-être en partie grâce à l'absence du pouvoir anglais pour détacher les marges de l'Empire comme l'Egypte - ce doit être le jeune Sultan réformateur Abdülmecid (1823-1861). Les Ottomans sont beaucoup plus étendus vers l'est car ils ont pu aller jusqu'au Pendjab. Le livre n'a aucune carte.

Avec 50 pages, dont 10 sur l'univers et 20 sur la navigation, il y a très peu de détails. Mars reçoit un gros plan avec son gouverneur chinois. Il n'y a pas d'indigènes vivant sur Mars mais des ruines archéologiques.

Je suppose que comme la divergence a été "minimale" en dehors de Napoléon les Mandchous règnent toujours sur la Chine. Une illustration erronée des drapeaux p. 7 a gardé les versions modernes pour la Turquie et la Chine, mais le drapeau de l'Empire Qing (d'or avec dragon d'azur) n'existait pas encore avant la fin du XIXe siècle. Le nom chinois de Mars serait Huŏxīng ("Etoile du Feu") mais on garde le nom occidental. Le choix de la date de 1850 signifie que cela aurait été le début de la Révolte Taiping (30 millions de morts) et du règne du jeune Empereur Xiánfēng. En revanche, sans l'existence de l'Empire britannique, la Première Guerre de l'Opium de 1839-1842 a-t-elle été faite par l'Empire français ?

C'est une variante intéressante si on veut quelque chose moins anglocentrique que Space 1889 mais avec moins de magie que dans Castle Falkenstein (l'alchimie restant moins flexible et un peu plus "pseudo-scientifique").

lundi 20 mars 2017

Zamograd (2017)


Ce blog avait tenté une description d'ensemble du monde du Dodécaèdre, créé par Nicolas "Snorri" Dessaux pour jeux fantastiques (avec les trois premiers suppléments Le Consulat, les Essarts et l'Empire). Depuis, il a publié gratuitement sur LuLu de nombreux scénarios et deux suppléments de plus : la Gallicorne (2015, qui décrit "l'ouest" du Continent de Seconde, en gros une version parallèle d'une France du XVIe-XVIIe siècle) et Zamograd (qui vient de sortir et décrit le "nord-est", une Russie mélangée avec des influences plus "levantines" avec son culte de Ba'al). Voir quelques cartes sur le site du Frightful Hobgoblin.


Le livre de 46 pages commence par 5 pages générales sur l'univers du Dodécaèdre (la géographie d'ensemble est évoquée au début du livre sur la Gallicorne et Snorri a annoncé une nouvelle compilation d'ensemble continentale sur les cinq livres de Seconde). Tout le thème apocalyptique et mythologique est plus précisé ici que dans les livres antérieurs : le monde est menacé depuis la Mort de Dieu (Osiris) et le Deuil de la Mère qui entraîne la venue du Grand Hiver (Isis). Snorri y propose une idée amusante de "méta-jeu" en disant que tout conseil entre joueurs ou toute connaissance du joueur que n'a pas le personnage soient attribuées à une interférence avec une Vie antérieure du PJ, ce qui peut étoffer peu à peu son "archétype" comme on disait à Rêve de Dragon.

Depuis l'agonie d'Osiris et le deuil d'Isis, les glaces s'étendent depuis Prime, la première face polaire du monde et la région de Zamograd, qui avait été composée de cités cynodéennes (on y connaît encore des dieux aux noms canaanéens comme Dagon, Nergal ou Lilith) devient de plus en plus quasi-arctique. Avec le succès actuel de Game of Thrones, les joueurs risquent de prendre leur distance avec la thématique climatique, malgré les résonances mythiques. Par ailleurs, il est amusant d'imaginer cette quasi-Russie (terre de pogroms et pamphlets antisémites quelques siècles après) comme fusionnée avec un pays canaanéen.

Zamograd est contrôlée par les Grands Inquisiteurs du Ba'al (que l'on voit sur la superbe couverture avec cette idole "Belus" de Henri-Paul Motte). Ce Grand Inquisiteur doit être plus une référence slave à Dostoievski qu'à l'Espagne de Torquemada. Cela dit, le port de Zamograd (et ses compagnies marchandes) est peut-être plus tourné vers l'exploration, les corsaires et les mers occidentales (vers la "Sixte" et la "Dixième" Face du monde) que Saint-Petersburg.

Un mythe veut que le Ba'al, divinité patriarcale, soit en fait le Phallus coupé du Dieu Osiris lors de son assassinat par Seth et que le Ba'al s'oppose violemment à la Déese Isis qui pourrait vouloir le réintégrer pour mieux remodeler le Dieu Mort (ce qui justifie les persécutions contre les cultes occidentaux d'origine elfico-stellarienne). L'Eglise du Temple noir du Ba'al a un vaste réseau d'agents et espions à travers tout le continent. Le Nord est pris en étau entre l'Empire et les Hordes nomades "zhirkasiennes" du Khan (qui ont pris Alkio).

Une des raisons pour vouloir venir dans ces Terres désolées est que les marins peuvent y connaître le secret du Passage vers Prime, "l'Oblique". Mais j'imagine qu'il faudrait être à de très hauts niveaux épiques pour espérer aller visiter la Rose Hyperboréenne et le tombeau de l'Yggdrasil au Pôle (cf. p. 18) sans tomber dans le gros-billisme.

A cause de la période du XVI-XVIIe dans d'autres suppléments, je m'attendais à trouver à Zamograd des intrigues sur la notion de Самозванчество (samozvantchestvo, la tradition russe de faire apparaître un samozvanets à chaque guerre civile ou coup d'Etat, des Faux Tsarévitch, des Usurpateurs Royaux ou des Prétendants Héritiers Ressuscités, cf. Tsar & God, le livre d'Uspensky et Jivov sur cette tradition historique dans la fonction sacrée des czars russes). Mais la chef de l'armée du Ba'al et fille du Grand Inquisiteur Ksenia Volodovna Bjarnina (corriger son nom p. 31 & 35 qui a été laissé au masculin) est peut-être une allusion à la princesse Ксения Борисовна Годунова qui fut tuée par le Faux Dimitri en 1622. Et sans vouloir gâcher un autre supplément, il y a déjà une intrigue de très jeune Prince remplacé, ce qui aurait donc fait un doublon si on mettait un Faux Tsarévitch ici aussi.

Parmi les sites qui donnent des idées de scénarios, il y a Vyberg, la Cité-Asile où des ordres monastiques ont installé une direction de Fols-en-Ba'al & autres Insensés.

vendredi 17 mars 2017

Modron (1977)


Modron (30 pages), par Bob Bledsaw et Gary Adams,  fut un des premiers suppléments publiés pour l'univers des Terres Sauvages et il décrit un port fluvial à environ 100 kilomètres à vol d'oiseau (12 hexagones en traversant tout le bois touffu des Aspics Adderwood) à l'est de la vaste Cité de l'Invincible Hégémon. Une grande partie est surtout générique sur les rencontres en zone maritime avec diverses règles sur les aventures aquatiques.

Modron est à la fois le nom d'une Déesse de la Rivière (une potaméide rivale de Protée le Vieil homme de la mer et berger de Neptune - on peut éventuellement imaginer un lien avec Trameron, le dieu des océans et Zarkon le dieu des fleuves dans Unknown Gods) et de la ville, là où la Modron se jette dans l'Estuaire de Roglaroon (hexagone 3616 sur la carte, 4900 habitants).

Mais depuis quelques années, la ville, qui avait été abandonnée après plusieurs razzias, a été rebâtie par le culte militariste du dieu Mitra, avec la protection de l'Invincible Hégémon qui a su s'allier à un monstre aquatique, une sorte de serpent de mer nommé Maelstrom qui protège la ville. L'ancien temple de la nymphe Modron est en partie submergé et englouti, toujours fréquenté par les tritons qui ont leur propre ville dans la baie à côté, Crespar, et leur "Royaume de Corail". Ce culte de Modron (finalement devenu marginal à la surface de sa cité) est un peu plus décrit que l'Eglise de Mitra (qui reçoit une histoire dans le module Dark Tower de Paul Jacquays, assez différente du dieu védique ou du dieu avestique, et qui précise que Mitra le lion était à l'origine un humain qui mourut à Modron).

Les alentours de Modron

Regardons un peu (grâce aux autres suppléments) le contexte autour de Modron, qui dépend de la Cité-Etat de l'Invincible Hégémon mais est proche des zones de raids des Skandiks qui ont installé des colonies, surtout plus au sud du côté de Sea Rune.

Au nord-est vers la côte dans les plaines se trouvent notamment la cité de Sticklestead (10000 habitants, régie également par le culte de Mitra comme Modron et connue pour ses élevages de chevaux des prairies de Gasconfold - le Hégémon Invincible y prend les montures de sa cavalerie et le puissant archimage Melwyn vit dans les environs), le petit village de Brushwood (500 habitants, à seulement 35 km de Modron) en amont de la rivière Difring, le port de Seastrand (1600 habitants, ville skandik), la ville de Sunlitten (1800 habitants), connue pour son culte de la Déesse nocturne Nephthys qui protège un important Marché Noir, le village de Tegel (900 habitants, qui furent les héros du tout premier module, Tegel Manor) et le village elfique de Benobles (1000 habitants).

En amont de la Rivière Modron, au sud, il y a un petit village Ryefield (500 habitants, près du Marais désolé) dont les Rôdeurs tentent de lutter contre les bandes de pirates fluviaux plus au sud sur la Rivière Hagrost (ce qui fait l'objet d'un autre supplément, sur Wormingford).

Sur l'autre rive à l'ouest se trouvent les trois villages près de la rivière de l'Alderock, Elf-Burn (village elfe de 600 habitants, ainsi nommé à cause d'un sortilège utilisé contre l'invasion des Gnolls), Limerick (village humain de 600 habitants, connu pour ses Scaldes skandiks) et enfin Boughrune (village humain de 900 habitants, gouverné par le magicien Halewnlyn, 5e niveau).



Modron aujourd'hui

La cité a été reconstruite par le culte de Mitra et elle a depuis une théocratie. Le roi-patriarche Anoerin descend d'une dynastie de prêtres de Mitra mais le patriarche Gavenar de Sticklestead est indépendant. Il est intègre, comme son cousin le Duc Kralanor (un Paladin de Mitra, gardien des hangars) mais ce n'est pas le cas de toute sa famille (notamment la comtesse Tara, grande argentière cupide). Sous Anoeurin, c'est la Prêtresse Shalot qui dirige le Temple. La Templière Danielle, qui tient le Château du Sud prépare une grande expédition pour détruire tous les foyers de pirates cachés dans le cours tortueux des fleuves (celle-ci est décrite dans la boite Wilderlands of High Fantasy p. 177, pas dans ce module).

L'église de Mitra est en conflit larvé avec la principale entreprise des débardeurs et portefaix (la Compagnie des Magasins des Quais, CMQ, de la famille du vieux Tode Dent de serpent et de ses fils proteste contre les taxes mais aussi contre le légalisme du culte). Les pirates du coin comme l'équipage de Sonniboot changent d'alliance suivant la situation entre les mitraïstes et les dockers.

Comme dans toutes les villes des jeux de rôle, il y a de nombreuses auberges différentes avec des clientèles diverses. Si je n'en oublie pas, il en y a au moins 11 (1) la spartiate Phaerter Fox, (2) le stand du stade (tenu par un nain), (3) brumes du matin (4) le fort nain, (5) l'épée tirée (ancien aventurier), (6) un restaurant de soupe des moines, (7) le tripot de Dealer's Delight, (8) le traiteur Inn & Out, (9) le Kellarbari (tenu par un sage ami des Tritons), (10) Alister (réservé aux Gnomes), (11) la taverne des quais.

On peut trouver quelques professions plus originales en dehors des artisans et des dockers : Dose une mage elfe qui dirige une agence sociale pour l'insertion des mendiants, deux alchimistes, une école d'un Samourai, un assassin camouflé qui a des problèmes d'alcoolisme, la compagnie du bac (tenue par des hobbits), un "vendeur d'informations" (profession typique d'un jeu de rôle).

Voici la carte d'ensemble de la ville (il y a une autre carte plus détaillée par bâtiment et donnant même chaque banc d'algues ou de coraux dans l'estuaire).


C'est bien entendu nettement moins riche que le supplément City-State of the Invincible Overlord et il y a notamment moins d'idées de scénarios (pas de rumeurs, par exemple) mais c'est un bon siège de départ de campagne si on veut un cadre plus limité.

Note sur Mitra
Je crois que l'importance du dieu Mitra dans les premiers jeux de rôle s'explique plus par le nom utilisé dans Conan (et donc aussi dans le comic book Marvel) où Mitra joue le rôle fonctionnel de syncrétisme de toute divinité bénéfique un peu patriarcale (y compris judéo-chrétienne). chez Howard, le symbole de Mitra semble parfois être un Phénix. Dans le scénario Dark Tower de Jacquays, qui semble avoir eu une importance séminale énorme, Mitra est en guerre contre Set, dieu qualifié de dieu Serpent (comme chez Robert Howard qui mélange le Set(h) égyptien et son adversaire Apopis) et la Tour noire du titre est une temple de Mitra profané et transformé en sanctuaire de Set.

La même année 1977, des joueurs de Los Angeles (le groupe d'Aero Hobbies autour de Gary Switzer et Daniel Wagner) publient Manual of Aurania un livret non-officiel de règles supplémentaires pour D&D (il semble que ce soit Switzer qui ait inventé le premier la classe de Voleur reprise ensuite par Gary Gygax en 1974 dans Greyhawk). Manual of Aurania décrit deux types de prêtres : les clercs de Mitra et les clercs des panthéons asgardiens (Thor et Odin). Il y a deux précisions pour Mitra par rapport au clerc standard. D'abord, il protège seulement ses fidèles (le Clerc de Mitra ne peut pas lancer Bénir sur des non-croyants et notamment pas sur les Elfes) - peut-être une allusion au côté presque monothéiste judéo-chrétien de Mitra chez Howard. De plus, il a une aversion pour les serpents de Set (le miracle Transformer Bâton en Serpent n'existe que dans sa version inversée, Charmer serpent est changé en Charmer Mammifère). En revanche, ce sont les prêtres de Mitra qui produise l'Eau Bénite ("10 fioles par semaine"), ce qui confirme qu'ils servent à remplacer le Christianisme médiéval dans le polythéisme de synthèse.

samedi 11 mars 2017

City of Lei Tabor (1980)


La compagnie Judges Guild s'était fait une spécialité de décrire des villes comme la série commencée par City-State of the Invincible Overlord dans son monde des Terres sauvages. Ils avaient aussi obtenu la licence pour faire des produits "génériques" pour Runequest mais sans pouvoir les localiser explicitement sur Glorantha. Mais comme les sortilèges de RQ étaient reliés aux cultes de Glorantha, ce produit ne peut pas s'empêcher d'inclure de nombreux dieux gloranthiens habituels.

Cette cité de Lei Tabor (1980, par Paul Nevins et Bill Faust - qui avaient fait la cité de Verbosh pour D&D un an avant) est un mélange un peu incohérent (et pourtant plus sobre que l'éclectisme baroque de la Cité de l'Hégémon Invincible).



D'un côté, c'est censé être une cité un peu "asiatique" dédiée au dieu du Tonnerre chinois Lei Kung (ou Léi Gōng / Léi Shén 雷神), qui était connu des premiers rôlistes pour avoir été dès le supplément IV de D&D, Gods, Demi-Gods & Heroes (1976, p. 62 ou dans Deities & Demi-Gods p. 40). On mentionne même d'autres dieux chinois authentiques comme le reste du Ministère du Tonnerre ou l'Empereur de Jade, qui a un petit sanctuaire dans la ville. Un détail est que la monnaie d'argent, le lunar, est rebaptisée (mais pas de manière uniforme) le tael.

Mais d'un autre côté, de nombreux PNJ et leurs noms semblent être des Occidentaux d'univers de fantasy génériques (les illustrations de Kevin Siembieda par exemple les montrent tous dans un cadre européen médiéval "standard") et les Dieux des panthéons gloranthiens de Cults of Prax comme à Pavis sont souvent présents comme Taureau-Tempêtes, Waha ou Lhankor Mhy sans changement de noms. Deux cultes nouveaux sont décrits : Lei Kung (on peut invoquer son Maillet de foudre) et les Trois Frères, un culte local de Dieux Voleurs (qui peuvent bloquer les sorts de Divination).

Le supplément décrit pourtant un cadre plus vaste qui ne fut à ma connaissance jamais développé ailleurs :

(Cliquez pour voir l'ensemble)

Le "Duché de Lei Tabor" (peut-être nommé ainsi parce que D&D donnait le titre de "Duc du Tonnerre" à Lei Kung) est à l'occident de ce continent asiatique, à l'ouest des Monts Lei Shen, et est le dernier vestige d'une Dynastie du Tonnerre qui régnait sur tout le Continent depuis l'ancienne capitale en ruines de Lei Huang dans les plaines fluviales de Ch'eng Tien. La Dynastie commença à décliner quand le 9e Empereur, Lei Choe, abandonna Lei Kung pour Yelm le Dieu du Soleil et qu'il fut maudit pour cette hérésie. Peut-être à cause de l'ancien culte, la région est très humide et pleine d'orages. Le supplément dit qu'il y a des Elfes dans la Forêt de Tharei et des Trolls de Zorak Zoran qui contrôlent la Passe Sombre des Monts Lei Shen. Un groupe de Mostali seraient membres du culte du Dieu Lei Kung (!) Le nord s'appelle les "Terres Humides de la Crainte".



Il y a trois cents ans, le culte de Lei Kung déclina encore plus quand un esprit nommé l'Immortel de l'aile de glace captura les cinq Esprits de l'orage, les frères du Ministère du Tonnerre. L'ancien Temple de Tian Mu (Dian Mu 電母"Mère des Eclairs", ou Lei Zi, l'épouse de Lei Kung) est aujourd'hui à l'abandon. Le Duc Lei Chang est aussi le Grand Seigneur Runique du Culte de Lei Kung. Certains de ses enfants Lei Tse (une Dame Runique et la plus grande héroïne de Lei Tabor), Lei Po (qui a des alliés chez les Khans nomades des Tempêtes) et Lei Chung seraient en quête héroïque pour restaurer la puissance disparue de la Dynastie mais le supplément n'en dit pas beaucoup plus sur leurs quêtes.

Le Temple local de "Lhankor Mhy" a plusieurs prêtres autour de Ti Ch'in Shih a la particularité de compter une sorte d'art martial de l'épée avec Kung Yuan l'Epée du Sage (les auteurs ignoraient peut-être que le Lhankor Mhy orthodoxe n'a pas vraiment d'aspect martial pour ses Sages Gris). Le culte des Khans de Taureau-Tempêtes, le rival local du culte de Lei Kung, pourrait venir du grand désert de Kuo Mortec si on veut y mélanger des Mongols aux Praxiens. Il n'y a pas de tabous contre les Chevaux contrirement à Prax mais il y a aussi d'autres Monteurs exotiques (Rhino, Impala et Zèbre par exemple). Le Marché a beaucoup d'Issaries.

La ville est menacée par une infestation de Broos et par de nombreux gangs, dont des Canards (Judges Guild adore vraiment les Canards dans leurs suppléments génériques de RuneQuest) et un groupe pseudopolitique de démagogues qui se fait appeler le "Front Populaire du Peuple de Lei Tabor" (FPPLT). Mais en gros, il n'y a pas beaucoup de PNJ mémorables (à part peut-être un aubergiste mythomane).

Le gros défaut du supplément est que l'espace est pris surtout par des douzaines de pages de caractéristiques détaillées de gardes ou de miliciens. C'est donc une ville qui a assez peu d'âme et peu d'idées de scénarios. Et elle paraît bien petite pour y mettre une capitale d'un Empire renaissant.

samedi 25 février 2017

The Misty Isles (1977)


Les Îles Brumeuses créées par Peter et Judy Kerestan (du studio "Wee Warriors", des Californiens) sont un des tout premiers univers jamais publiés pour D&D en 1977 à peu près à la même époque que les débuts des terres sauvages de la cité de l'hégémon invincible. Les Kerestan avaient publié auparavant dans le même cadre Palace of the Vampire Queen qui semble être le premier module indépendant de D&D en dehors de ceux des premiers fanzines et de Temple of the Frog. On raconte que Gary Gygax n'avait pas eu l'idée de publier des scénarios car il pensait que les Meneurs de jeu les feraient eux-mêmes et que c'est le succès de ce module et de ceux de Judges Guild qui lança l'industrie des suppléments.

Il s'agit d'un archipel de Neuf Îles et il n'y a curieusement pas de carte d'ensemble de l'archipel et des distances respectives, seulement les 9 cartes séparées.

La vraie originalité est que la civilisation y est centrée autour des Nains, pas des Humains et l'univers ne me semble pas si générique que cela, surtout quand on se rappelle que les auteurs n'avaient eu aucun modèle publié auparavant. En un sens, relativement au faible nombre de pages et à la date, je le trouve plus dépaysant qu'un supplément "insulaire" sept ans après comme Vog Mur.

(1) Gloire, l'île colonisée par des Nains exilés du continent, était le centre de tout l'archipel et la capitale de l'Empire des Nains; leur empire s'est écroulé dans la Guerre civile des Deux Princesses* et les clans n'ont plus d'unité sauf sur l'autre île de Baylor. Ces nobliaux nains ont du mal à résister aux incursions des Orcs de Mor Toc et l'ile est couverte de ruines abandonnées des anciens forgerons comme  le légendaire"Charles Cotte-de-mailles" (Chainmail Charlie).

*c'est probablement une coïncidence mais dans The Pastel City de M. John Harrison (1971, premier volume du cycle de Viriconium), la grand Cité crépusculaire entre en décadence avec la guerre des Deux Reines et Viriconium est pleine de reliques d'une technologie oubliée du Désert de rouille, comme les nains de Gloire utilisent des armes futuristes volées sur l'Île Inhumaine (infra). J'aimerais bien penser que le premier univers de D&D a été en fait fondé sur du Harrison (avec un peu de Lovecraft) et pas seulement sur Tolkien, Howard et Leiber.

(2) Baylor est devenu à présent le vrai centre de la civilisation naine depuis la chute de "Gloire", et il y règne un monarque unique, Arman. C'est aussi le repaire de la sinistre Reine Vampire. Arman doit faire face non seulement à ses vassaux mais aux manoeuvres des autres îles comme les Hiérophantes ou les Orcs de Mor Toc. Dans le scénario The Palace of the Vampire Queen, sa fille était enlevée par la Reine des Vampires.



(3) l'Île des Sorciers était naguère un lieu d'études mais elle est aussi en guerre entre deux factions de magiciens, celle de Sung le Sage et celle de Shana. On dit de Shana qu'elle est la plus belle des mortels (malgré son grand âge) et qu'elle a détrôné une ancienne Liche. Sa Cité du Portail ouvre vers les Enfers et conduirait aussi vers l'île des Hiérophantes et son "Ban des Fay".

(4) l'Île inhumaine est peuplée d'êtres inconnus qui semblent divins et qui interdisent tout intrus avec des reliques mystérieuses; des voleurs des autres îles tentent pourtant d'aller leur voler leurs armes étranges (certains nains de Gloire y seraient même arrivés une fois et possèderaient des "armes à feu"). Le supplément ne la décrit pas du tout, mais il est clair que ce sont des extraterrestres de science fiction (de même que Judges Guild ou Blackmoor mélangeront SF et fantasy).

(5) l'Île de la Beauté est peuplée de créatures végétales intelligentes et maléfiques venues d'un autre monde, qui peuvent changer de forme. Leur but est de détruire toute vie animale et même tout l'écosystème et de conquérir tout l'archipel des Îles Brumeuses pour leur espèce extraterrestre. Certains Druides sont sous leur contrôle alors que les végétaux sont en train de dévaster leur île pour tout replanter.

(6) l'Île de Celle qui porte la Pierre est gouvernée par une magicienne imprévisible et cruelle qu'on dit plus puissante encore que toutes les factions de l'île des Sorciers. Celle qui porte la Pierre communique avec les dieux et son île serait pleine de statues vivantes.

(7) l'Île de la Cité rouge (ou île des "Profanateurs") est un repaire de brigands et pirates; ils tentent une alliance avec les Orcs de Mor Toc mais aussi avec le Grand Prêtre Kthong.

(8) l'Île des Hiérophantes contient des hiérarchies sacerdotales de dieux opposés (aucun de ces dieux n'est nommé dans le supplément) et le siège du grand Oracle des dieux, qui semble unanimement respecté. L'île connaissait jusqu'à peu la paix, mais Kthong Grand Prêtre des Anciens Dieux, qui vient d'accéder au pouvoir dans la cité du "Ban des Fées" (Ban de Fay), a mis fin à cet irénisme œcuménique. D'autres factions de prêtres tentent d'entraîner le roi Arman de Baylor pour venir les aider contre lui. L'île des Prêtres aurait, comme la Cité du Portail dans l'île des Sorciers, une porte vers les Enfers. Un groupe d'Orcs pacifistes a été converti par la cité des prêtres de Yir.

(9) Mor Toc : l'île est gouvernée par les orcs et est l'ennemie du royaume de Baylor. Celle qui porte la Pierre aurait fui cette île quand les Orcs furent chassés de Baylor et Gloire. Mor Toc est le nom du seigneur et héros des Orcs, qui prépare une invasion de tout l'archipel en s'alliant avec des bandits de la Cité Rouge et certains traîtres parmi les Nains. Mais le chef orc a aussi découvert le danger que représentent les plantes polymorphes de l'île de la Beauté.

Une hypothèse est que certaines îles correspondent simplement à une des classes de D&D (Magiciens, Prêtres, Voleurs et dans une certaine mesure Druides). Il y a eu une nouvelle édition en 1999 (chez Pacesetter) qui aurait amélioré les cartes mais j'ignore si on y trouve la position respective des neuf îles (j'en doute car cela semble être une quasi-réimpression à l'identique).

L'archipel ne fut jamais développé et la quantité de détails était bien sûr inférieure à ce que Judges Guild fit très vite avec son monde des Wilderness of High Fantasy

jeudi 12 janvier 2017

Infinity 8


Infinity 8 (Rue de Sèvres) est une série de 8 albums de SF en collaboration entre Lewis Trondheim, le plus prolifique auteur de bd français et divers autres co-scénaristes et dessinateurs (Bertail, Zep, Olivier Vatine, Fabrice Vehlmann, Kris, Mourier, Guibert, Boulet et Killofer). Les deux premiers albums ont été pré-publiés sous format Comics américain de trois numéros par album. Chaque album a une héroïne différente [les volumes 7-8 auront des héros] à bord du même vaisseau Infinity et les histoires se suivent malgré ce changement de personnage, ce qui donne une structure assez complexe qui doit plaire à cet OuBaPiste de Trondheim.

C'est très réussi mais en même temps, c'est un peu un paradoxe dans l'édition de BD. Trondheim représente l'école de L'Association qui ne cesse de dire pis que pendre des éditions Soleil accusées de raccolage commercial mais Trondheim avait déjà donné avec Ralph Azham (Dupuis) sa propre version de Lanfeust de Troy d'Arleston (l'auteur Soleil par excellence). Ici Infinity 8, quelles que soient ses qualités, ne me semble pas vraiment très différent d'une autre des séries les plus vendues du paysage de la bd francophone, Sillage (Delcourt) de Jean-David Morvan et Philippe Buchet. On a le même genre d'espèces extraterrestres et d'humour fondé sur la politique transposée vers cette multitude de formes de vie. Une différence est que le ton de Trondheim (ce "cynisme" au sens originel qui ne cesse de déplorer un nihilisme moral en affectant de s'y résigner en un style désabusé) rend ses héroïnes un peu plus sarcastiques que la plus idéaliste Nävis.

Mais l'influence de Sillage est vaste dans toute la bd de sf en français et la série Orbital n'évite pas non plus les mêmes modèles (même si l'origine commune serait sans doute Valérian). On peut aussi se demander si certaines formes et courbes des extraterrestres (comme le Capitaine de l'espèce Tonn Shär, qui peut rebooter le continuum temporel 8 fois) ne sont pas influencées par tout le cycle de xénozoologie d'Aldébaran / Bételgeuse de Leo.

Il n'y a pour l'instant que les deux premiers volumes de sortis. Dans le premier (le plus drôle à mon avis), l'agent Yoko Keren (qui est obsédée par l'idée de trouver un partenaire idéal pour se reproduire sans qu'on comprenne comment ce serait possible avec des espèces différentes) enquête sur le Cimetière de l'Espace où s'est échoué l'Infinity 8 et doit lutter contre le peuple des Nécrophages. Dans le deuxième, Stella Moonkicker (qui est obsédée par le narcissisme sur les Réseaux sociaux et ne cesse de vouloir optimiser ses Likes et Selfies) lutte contre la tête de Hitler qui a dominé un corps robotique pour relancer un Reich raciste des Galaxiens contre les Andromédans.  Pour l'instant, Yoko, la parodie de la biologie évolutionniste, et Stella, la parodie de l'économie de la Réputation, n'étaient pas si différentes mais les autres le seront peut-être davantage. L'hommage aux Comics américains prouve que Trondheim peut très bien les concurrencer sur leur terrain (la bd ressemble en gros à un épisode de Guardians of the Galaxy d'Abnett & Lanning).

mercredi 11 janvier 2017

Notes sur un roman à écrire sur la Charbonnerie


J'étais en train de lire Le 18 Brumaire de L. Bonaparte de Karl Marx et le travail journalistique de Marx est tellement plein d'ironie et même d'une rhétorique romaine (pour mieux s'en moquer) que c'est un des plus agréables à écrire. En même temps, cette ironie critique constante contre les "droits formels" ou les démocrates "radicaux" de la Montagne comme Alexandre Ledru-Rollin a aussi quelque chose qui peut paraître réduire tous ceux qui ne sont pas dans le camp révolutionnaire socialiste à de simples petits-bourgeois condamnés pour leur échec. Il est curieux de voir comme Marx sera nettement plus indulgent avec un démocrate "modéré" comme le républicain Lincoln (qui va mettre longtemps avant d'abolir l'esclavage pendant la Guerre civile) qu'avec ces républicains d'avant juin 1848.

Je suis ainsi tombé par hasard sur la vie du Républicain romantique et libéral Armand Carrel (1800-1836) et c'est un personnage romanesque sur la France de la Restauration.

D'après ses écrits des années 1830, il aurait sans doute fini à droite (républicain quasi-orléaniste comme beaucoup de libéraux voire bonapartiste) s'il n'était pas mort tué à 36 ans dans un duel contre son ennemi et concurrent dans la presse Emile de Girardin (qui avait publié que Carrel vivait avec une femme encore mariée comme le divorce n'était pas encore légal - Pouchkine mourra dans des circonstances similaires quelques mois après Armand Carrel en février 37, tué par un Français qui courtisait sa femme).

Avant de devenir écrivain, historien et journaliste, Carrel a été à 21 ans un militaire qui a participé à une tentative d'insurrection contre Louis XVIII et à la Guerre d'Espagne, du côté des Libéraux espagnols contre les troupes françaises qui venaient restaurer la Monarchie traditionnelle.

Il y a déjà d'autres cycles romanesques sur les Charbonniers de la Restauration ou de la Monarchie de Juillet (Lucien Leuwen ou le cycle de Giono sur le Hussard italien).

1821

été (mai-juin) : annonce de la mort à Sainte Hélène après six ans de Restauration. Le vrai début du Romantisme comme impossibilité de tout retour à une parenthèse "épique" (le "duc de Reichstadt" a 10 ans et il mourra 11 ans plus tard).
La Haute Vente des Charbonniers (formés en mai par Armand Bazard - c'est décidément l'époque des Armand entre Armand Marrast, Armand Barbès ou de l'autre bord Armand duc de Richelieu ou Armand Guilleminot), utilisés par Lafayette, tentent plusieurs tentative de complots militaires (le duc de Berry, dauphin potentiel du Comte d'Artois, a été assassiné l'année d'avant par un bonapartiste)
L'ultra Joseph de Villèle devient Président du conseil à la fin de l'année à la place du "doctrinaire" (modéré) duc de Richelieu. 
Complot à Saumur (épisode de l'incendie qui fait découvrir le complot par accident quand des officiers tentent d'aider des civils et qu'un mur leur tombe dessus, on retrouve les papiers du complot sur eux - voir l'échec de Berton) et à Belfort

1822
Armand Carrel (né en 1800) a 21 ans et vient de sortir sous-lieutenant de Saint-Cyr. Il participe au complot de Belfort le 1er janvier 1822 (qui sera réprimé par l'ancien bonapartiste le Général Pamphile de Lacroix de Strasbourg qui venait de prêter serment à Louis XVIII et de réprimer l'insurrection de Grenoble en mars). 

mai 1822 mort du duc de Richelieu
septembre 1822 
Exécution à Paris des 4 sergents de La Rochelle accusés de complot contre le Roi (le colonel Fabvier aurait essayé un complot pour les libérer et il part ensuite pour l'Espagne). 
L'armée française commence à marcher sur les Pyrénées contre les Constitutionnels des Cortes

1823
janvier Louis XVIII promet "100 000 hommes" pour sauver la cause des Carlistes contre les Libéraux. Le corps expéditionnaire contre l'Espagne sera dirigé par le Duc d'Angoulême et le Général Guilleminot.

27 février le député Jacques Antoine Manuel (né en 1775) fait un discours contre l'expédition et contre les Carlistes. Il est déchu de la Chambre. Lafayette sera un des députés qui critique son éviction.

mars Béranger écrit une chanson appelant à la sédition des militaires contre l'expédition

avril les Français (Général Louis Vallin) se trouvent sur la Bidassoa face à d'autres Français défendant la cause des "Libéraux" espagnols. 

Armand Carrel a rejoint la cause de ces préfigurations des Brigades Internationales où on retrouve des Libéraux de toute l'Europe (il a dû penser comme Fabvier aussi aller aider la Grèce ?). 

23 mai le Duc d'Angoulême prend Madrid. Les Libéraux se retirent vers Séville puis Cadix. 
30 août bataille du Trocadero près de Cadix
septembre chute de Cadix, Pampelune et San Sebastian
novembre chute de Barcelone et d'Alicante

1836
Carrel meurt des suites de ses blessures lors du duel contre Girardin (qui est légèrement blessé aussi)

mardi 10 janvier 2017

Filou Un

(oui, c'est ma traduction personnelle de "Rogue" parce que c'était celle de la VF de Tunnels & Trolls)

La mauvaise foi d'Odieux Connard sur Rogue One était moins drôle que d'habitude. Dans les articles hostiles, j'ai préféré celui d'un des mes critiques favoris, Abhay Khosla - même si personnellement le film m'a agréablement surpris (ce qui veut peut-être dire que mes attentes étaient basses, je n'ai même pas encore vu Episode VII).

Oui, en gros, on ne s'attache pas vraiment aux personnages. Si, on apprécie un sage chinois aveugle et une Machine, mais en soi c'est aussi un problème que tout attachement repose entièrement sur l'effet mécanique du Droïde-valet britannique, version améliorée de C3PO : Star Wars est de plus en essentiellement un spectacle qui a comme stars principales des marionnettes sans expression et les fans préfèrent Yoda à Mark Hamill.

Et oui, l'arc narratif de l'Héroïne est plutôt raté : on n'a pas le temps de croire à la conversion de Jyn Erso à la cause de "l'Espoir" et on n'a même pas de satisfaction à la voir "réussir" à la fin. 

J'ai plutôt l'impression que les gens qui ont aimé ce film extra-épisode (un des rares en dehors de l'Holiday Special ou des Ewoks) sont ceux qui étaient les moins fans du ton habituel de De Stellarum Bellis, ce qui n'est peut-être pas une stratégie commerciale si évidente dans la "diversification" de la "franchise" (Zeus, j'ai toujours l'impression de parler d'un burger quand j'utilise ce mot).

Les articles critiques disaient souvent que ce n'était pas assez "épique", alors que c'est justement une des rares originalités que d'avoir choisi un ton plus martial. J'étais surpris de la noirceur mais elle allait parfois stupidement loin (au début quand l'assassin rebelle tue stupidement son informateur juste pour nous rappeler qu'il n'est Pas Un Ange).

Le bon côté qui m'a fait préférer ce Prequel 3.9 malgré tous ses défauts est d'avoir tenté de réduire un peu le manichéisme. On nous montre surtout que l'Alliance rebelle peut aussi faire des crimes de guerre ou des attentats ciblés. On ne brise pas l'Empire sans casser quelques ingénieurs qui participent à la Banalité du Mal.

Certains Républicains effrayés (comme cet article pédant chez National Review où le critique cinéma se congratule pour être ainsi "au-dessus" de la propagande hollywoodienne crypto-occidentalophobe) pensent que l'Empire était les USA et les Rebelles Al-Qaeda (alors que ce sont les Fremens de Dune qui sont Al-Qaeda !). Cet abruti de Kristol s'est même vanté d'avoir toujours été en faveur de l'Empire, ce qui devient caricatural dans le désir non-caché de fascisme dans une fantasy moralisante. Mais si on veut à tout prix réduire de manière jdanovienne de la pop pour enfants à un contexte sociopolitique actuel, l'Empire reste toujours une bureaucratie digne de l'URSS (et non plus seulement les Nazis), les Rebelles sont plutôt une résistance occidentale qui est aussi alliée à des extrémistes (et donc à des Moudjahidins afghans qui pourraient aussi soutenir par la suite Al Qaeda, mmmmh, finalement).

L'idée d'une scission entre plusieurs tendances des Rebelles est la meilleure idée du film et je ne suis pas d'accord avec l'argument d'Abhay Khosla qui regrette que Star Wars ait de plus en plus renoncé à sa mythologie New Age de la Force pour plus parler de politique. Cela a commencé dès les prequels des épisodes I-III, de manière certes assez maladroite. La série qui a les défauts célèbres de reposer plus sur l'héroïsme individuel que sur l'action collective a du moins orienté son centre de la quête initiatique des Sorciers de l'Espace vers la question politique. Le pouvoir obscurantiste des gentils Jedis avait échoué parce qu'il avait sous-estimé cette question dans son simplisme moral.On peut toujours faire l'objection qu'il est ridicule de mettre de la politique dans un conte de fées mais c'est une tendance ancienne que citait déjà Napoléon Ier (nous n'avons plus le sens du tragique parce que la politique a remplacé le destin et le divin) bien avant la phrase de Charles Péguy ("tout commence en mystique et finit en politique").

lundi 9 janvier 2017

No More Secrets


Ce sont de vieux liens que je n'avais pas affichés ces derniers mois et laissés dans des brouillons inachevés comme j'étais en exil de Blogger.





  • Le premier mandat de Trump selon Evan Osnos (du New Yorker). Quelques jours avant l'élection, le New Yorker se faisait peur en décrivant la catastrophe que serait la présidence de Trump (en espérant que cela ne soit qu'un mandat unique, sachant qu'en moyenne les Présidents se font réélire). Et je pense à présent que leur dystopie (informée et réaliste) sera en dessous de la vérité. Sur Vox, il y a aussi la liste officielle des premières mesures qu'il faut amender par la vraie liste de quelques cadeaux de Noël aux ploutocrates que prévoient les Républicains.

  • Le souvent pénible snob Malcolm Gladwell a un article intéressant sur les différences entre les "lanceurs d'alerte" (whistleblowers) du temps de Nixon comme Daniel Ellsberg et les Leakers comme Edward Snowden. Certains se sont moqués de cet "élitisme" de Gladwell (qui idéalise Ellsberg, brillant ancien d'Ivy League bien intégré dans les élites américaines contre Snowden, geek et pirate assez "nul en classe"). Mais il y a un autre argument plus original : Ellsberg croyait à l'utilité de certains secrets tant que la transparence sert à éviter des crimes (il veut défendre l'institution par des fuites filtrées) alors que Snowden serait finalement plus un idéologue de la fin de tout secret au nom de l'évolution technologique (alors que Snowden se dit effrayé par la surveillance panoptique et la fin de la vie privée). Ellsberg chercherait à trouver ce qui doit être dénoncé (éthique de responsabilité) alors que Snowden ou WikiLeaks (en dehors même de tout soutien à Poutine) croient à l'utilité intrinsèque de toute Fuite pour affaiblir le Leviathan étatique (éthique de conviction plus "libertarienne" ou du moins idéologie "spontanée" de justification par défaut).

  • J'aime souvent Vox, le site d'Ezra Klein qui se veut "explicatif" ou synthétique pour "filtrer" l'avalanche de nouvelles (et qui a des bloggers célèbres comme Matthew Yglesias), mais cet article rassemble des arguments contre toute leur naïveté ou philosophie "positiviste" qui aurait pour biais de nier leurs propres biais ou pour idéologie de refouler leur idéologie (en gros des Clintoniens mainstream, voir cette autre critique plus conservatrice).  De manière amusante, on a eu des critiques du même type ici de la gauche radicale comme Lordon contre l'idéologie cachée des Factchechers du Monde qui participerait à une dépolitisation naïve ou libérale. Schneidermann lui répond par l'argument simple mais qui doit paraître assez évident que ce factchecking est certes insuffisant dans sa sélection de ce qui doit être traité mais demeure une condition nécessaire contre la submersion dans les bobards.
  • jeudi 5 janvier 2017

    Soins des liens


    La philosophe Nancy Fraser (qui allie la critique féministe à la critique sociale) considère qu'un des aspects de nos problèmes sociaux est aussi ce qu'elle appelle la crise du soin : des familles où tous les partenaires doivent travailler à plein temps n'ont plus autant de temps pour assurer "le lien social", la transmission, l'éducation ou s'occuper des personnes âgées. Le soin est en crise de burn-out, tout comme certains parlent d'une crise de l'attention. L'État social-démocrate intervenait pour compenser cela en partie mais le démantèlement de l'État-Providence par le néo-libéralisme aurait alors pour conséquence de privatiser toutes ces relations de manière qu'elles deviennent monétarisées au lieu d'être gérées collectivement.

    Là où je ne suis pas sûr de comprendre sa thèse est qu'elle semble à la fois ironiser contre cet État-Providence en disant que c'était bien trop insuffisant et dire qu'il faudrait que l'État ne laisse pas toutes ces relations essentielles qui assurent la possibilité même d'une société sans des compensations financières (ce qui revient alors à entériner l'idée qu'il faut les "monétariser").

    Add.

    Ce n'est pas une question de l'article originel mais dans cette discussion de l'article sur MetaFilter, un des commentateurs (que je ne retrouve d'ailleurs pas à présent, cela a-t-il été retiré ? était-ce une Gedankenexperiment que j'avais mal comprise ?) avait l'air d'impliquer qu'il faudrait que les pères (même en dehors de toute pension alimentaire) payent une somme de "dédommagement" (et non pas seulement par exemple une compensation par le soin ou l'éducation dans un congé parental) pour les douleurs de l'enfantement, en raison d'un préjudice dans l'inégalité de condition genrée. La droite a souvent le défaut de vouloir "naturaliser" les problèmes sociaux (cf. Hayek disant que l'injustice sociale n'a pas plus à être prise en compte dans la gestion collective que des catastrophes naturelles) mais ce dernier raisonnement sur les réparations semble aller loin dans le sens inverse d'une socialisation d'une inégalité naturelle.

    mercredi 4 janvier 2017

    We have no gift to set a statesman right


    Certaines de mes prédictions la dernière fois que j'ai écrit ont été réfutées. Nous n'aurons plus à subir notre ancien Président de la République (du moins à court terme en tout cas). Mais le prochain ne vaudra pas mieux et à tout prendre il aurait été moins risqué pour le monde que notre pays ait un retour de notre intempérant Badinguet mais que (ce qui était) la première puissance mondiale soit préservée d'un troll nihiliste comme Donald J. Trvmp.

    Mon long silence tenait en partie de l'effarement et d'un désarroi profond.

    Comment commenter quand le monde semble basculer à ce point dans l'irrationnel ?

    Le monde entier est aussi effrayé par cette surprise qu'il avait été (peut-être en partie excessivement) admiratif en 2008. Les espoirs suscités en 2008 avaient fait surévaluer les institutions et l'évolution de la société américaine. La politique intérieure est arrivée à un pouvoir absolu des soi-disant "Républicains" au moment où ils continuaient d'évoluer vers plus d'abus théocratiques et ploutocratiques. La politique étrangère de BHO a été un échec et je ne suis pas compétent pour dire s'il s'agit d'une malchance qui ne pouvait que lui échapper après les désastres de 2002-2008 ou s'il a vraiment été trop naïf vis-à-vis des Républicains et trop pusillanime vis-à-vis de la Realpolitik des dictateurs. Mais après 8 ans de diplomatie d'une nation affaiblie, nous allons avoir une catastrophe qui va entraîner bien plus que la République américaine.

    Le cas de Trvmp peut être exagéré car toute sa monstruosité médiatique arrive en même temps à faire monter une sorte d'hystérie irrationnelle et pourtant à nous désensibiliser au caractère aberrant de ce désastre. Comme il sait animer un cirque nouveau chaque jour, nous nous énervons quotidiennement en oubliant à chaque fois le scandale de la veille.

    Mais le "normal" se dissipe comme une brume. Sa victoire ne devrait même pas être une question de gauche ou de droite ou seulement de la démocratie vs oligarchie mais d'échec total du rôle de la Raison le plus élémentaire dans la vie politique. Trvmp est certes un ploutocrate comme d'autres "Républicains" mais il est aussi un symptôme d'un n'importe quoi vertigineux. Ce n'est pas un escroc classique, c'est un hâbleur qui proclame publiquement qu'il dit n'importe quoi. Cela a de quoi faire perdre toute confiance dans la cohérence même de la réalité, comme si nous vivions dans un cauchemar où nos semblables ivres de ressentiment hurlaient tous qu'ils veulent se jeter dans un précipice et que des siècles de "civilisation", cela suffit.

    Ce n'est même plus le "spectacle" qui absorbe la société, c'est la dissolution des reflets du spectacle dans le nonsense. Même le Père Ubu a trop de gravitas pour lui être comparé. Nos divers Caligula comme le Turkmenbashi jouaient encore un peu le jeu sérieux du souverain. Le Show irréel ne cherche même plus une apparence de plausibilité, il est dans la galéjade farcesque digne de Munchausen, dans ce que les Russes appellent le "враньё" (où on savoure le plaisir du bluff ou de l'esbroufe) et qu'on vient de traduire en "post-vérité" (en passant, le livre récent du philosophe Harry Frankfurt sur "le Bobard ou les Conneries" (bullshit) des sophistes risque d'être relativisé par un autre ouvrage plus moralisant qu'il a écrit contre les discours sur la valeur de "l'égalité").

    La Droite ne cesse de dénoncer le relativisme post-moderne mais les Trvmpiens du Trumpistan sont passés dans un univers parallèle où on ne voit même plus comment communiquer avec eux, plus radicalement dans leur bulle que tout extra-terrestre de fiction. Dans leur monde boschien, Hillary fait des sacrifices d'enfants au Baphomet, toute critique du Leader est un blasphème hérétique et la CIA est sous le contrôle d'une cabale de la dynastie Clinton.

    Ce qui illustre bien ce basculement est le rôle de la Russie. Quelle étrange manière de perdre soudain la Guerre froide 25 ans après. C'est la victoire ultime du complotisme que tout devienne soudain un soupçon de complot possible. La gauche modérée américaine tient maintenant des discours qui à une autre époque aurait paru être du McCarthysme ou de la paranoia digne de Philip K. Dick.

    Si quelqu'un vous avait dit il y a deux ans que le candidat du GOP serait soutenu non pas seulement par les frères Koch, par un lobby militaro-industriel ou une frange du FBI mais par le FSB de Vladimir Vladimirovitch Poutine, les pirates "anarchistes" Wikileaks d'Assange et Snowden, le Monde Diplomatique (au nom d'une espérance envers l'isolationnisme et par réflexe contre les néo-cons autour de l'appareil clintonien), Emmanuel Todd (au nom de sa défense du protectionnisme et contre l'idéologie de globalisation des échanges), et  Žižek (au nom de l'absurdité totale du personnage), comment auriez-vous pu le croire ? D'ailleurs, on peut comprendre que vous soyez encore incrédule. L'élection comme guerre entre le FBI-FSB et la CIA, cela semble être les délires d'un insensé et on n'attend plus que les Illuminés de Bavière et Cthulhu.

    On en vient à exagérer peut-être l'omnipotence de Poutine quand il semble défendu à la fois par Trump, Mélenchon (pour qui je compte probablement voter, hélas), Fillon et les Le Pen (la conversion brutale de toute l'extrême droite à cette nouvelle slavophilie au nom du machisme martial s'est faite à une vitesse surprenante). Il est bizarre de voir des gens "raisonnables" parmi les démocrates reprendre des sources qui viennent de LaRouchistes (secte d'extrême droite qui a une vision conspirationniste où les Britanniques sont un mot de code qui rappelle le Protocole traditionnel antisémite), ce qu'ils n'auraient jamais fait avant.

    Mais on ne comprend pas que Glenn Greenwald, par exemple se serve d'une confusion faite par certains commentateurs (les Russes ont probablement vraiment hacké les emails de Clinton ou du DNC mais sans doute pas les machines à voter, leur piratage n'a donc pas affecté "directement" les élections) pour jeter un doute sur toute mise en cause du rôle russe.

    Depuis la fondation de cette République, le discours nativiste d'une partie des Conservateurs (par exemple Huntington) craignait que les Sud-Américains hispanophones ne finissent par affaiblir les normes démocratiques ("anglo-saxonnes") à cause d'une culture historique de pronunciamentos et coup d'Etats de Généraux et caudillos. Et c'est au nom de la discrimination contre les Latinos que la démocratie américaine fait arriver au pouvoir suprême ce qui ressemble le plus à un Catilina qui ne cache même pas son admiration pour les "Hommes Forts" autoritaires et son mépris pour les valeurs démocratiques. L'histoire n'a peut-être pas de "dialectique" mais elle recèle de l'ironie.