vendredi 30 octobre 2009

Un portrait de Greg Stafford



J'utilise souvent des hyperboles pour parler des auteurs de jeu de rôle mais dans le cas de Greg Stafford, je pense vraiment qu'il est le plus grand auteur de tout ce medium.

Il y a de nombreux créateurs ingénieux (et de meilleurs auteurs pour ce qui est des règles ou des scénarios, comme Robin Laws) mais personne à part Stafford n'a apporté un univers aussi riche que son monde de Glorantha. Les autres mondes fictifs (comme la Terre du Milieu de Tolkien ou Tékumel de Muhammad Abd-al-Rahman Barker) peuvent avoir plus de détails cartographiques ou une linguistique infiniment plus développée (Tolkien et Barker étant tous les deux linguistes) mais aucun monde n'avait exploré la notion même de mythologie avec autant d'intérêt.

Greg Stafford a dit que la création fictive de Glorantha n'était pas seulement un divertissement ou un jeu de l'imagination mais au contraire participait d'une autre manière d'explorer les mythologies en général. Faire de la mythologie (au sens de l'étude des mythes) demande de construire des sortes de méta-récits, de composer des mythes sur les mythes. Max Müller (le mythe est une "maladie du langage", une phrase naturaliste qui a été personnifiée), Sir James Frazer (le mythe renvoie à un rituel magico-politique sur la fécondité), Georges Dumézil (le mythe reconstruit des catégories sociales de la pensée), Mircea Eliade (le mythe est renvoie à un rituel d'imitation d'une structure intemporelle dans le temps), Károly Kerényi & Joseph Campbell (le mythe renvoie à des structures psychologiques du récit initiatique), Claude Lévi-Strauss (le mythe découpe des structures sociales de différenciations) ou René Girard (le mythe condense un rituel de catharsis de la violence mimétique vis-à-vis de bouc-émissaires) avaient créé chacun des explications mythologiques des mythes et Greg Stafford a repris ce genre de modèles théoriques (surtout Eliade et les Jungiens, je le crains) pour son activité mythopoétique.

Stafford, né en 1948, était un hippie californien dans les années 60 et n'avait pas fini ses études (à Beloit College), mais il est depuis devenu prof d'anglais au Mexique et a même pris un diplôme de mythologie comparée.

Le portrait est fait son ami Allen Varney sur The Escapist :


"Roleplaying is one way for us to stimulate that mystery sense. Furthermore, its tropes activate all kinds of deeper curiosity and let us exercise both beneficial and gruesome fantasies that lie dormant in us. Choose anything from great heroics to serial murders - what greater opportunities do geeks like us have than to seek these while sitting at a table of friends? Are we heroes as a result? Nah, course not. But we are friends with shared thoughts, and that is good for the soul. And when we romp through those tropes, something deep inside is exercised - the mystery stirs."


La fin de l'interview est plus déconcertante puisque Stafford y reparle de sa propre mythologie "chamanique" personnelle et ses rencontres oniriques avec un totem Araignée (qui évoque assez directement l'énigmatique Arachné Solara dont la toile représente les lois du Cosmos sur Glorantha).

Il est curieux que deux de mes auteurs favoris comme Greg Stafford ou l'auteur de bd Alan Moore aient tous les deux emprunté ce chemin irrationaliste d'exploration de leur imaginaire chamanique. Ils récusent tous les deux le bric-à-brac du New Age mais on ne peut s'empêcher de penser que leur néo-hermétisme participe d'un même mouvement face au déclin des religions organisées et du discours moderne d'émancipation politique.

Stafford n'est pas seulement le créateur de Glorantha, il est aussi amateur de Thomas Malory et la Matière de Bretagne. Il a d'ailleurs eu une influence majeure sur le jeu de rôle en créant Pendragon, un jeu où les héros Chevaliers du Roi Arthur sont en partie guidés par leurs Passions, au lieu d'être complètement sous le contrôle des joueurs.

Ce Blog retrace depuis deux ans maintenant sa campagne régulière de Pendragon qui se déroule dans le Royaume de Lindsey (pendant plus de 50 années dans le jeu, de 488 à 543 A.D.), avec son épouse Suzanne (awww...). [il y avait aussi un blog pour la campagne précédente à Salisbury]

Allez, une chanson du groupe britannique Uriah Heep, The Wizard (1972).

jeudi 29 octobre 2009

mercredi 28 octobre 2009

La démocratie, c'est "Cause toujours"



Une petite manifestation (environ 1000 personnes) de certains étudiants de Kaboul lundi 26 octobre, motivée par une rumeur (qui est récurrente, malgré des dénégations) selon laquelle des soldats occidentaux auraient profané un Coran. Rien de mieux qu'un acte d'offense purement symbolique, même invisible ou sans aucun témoin, pour éveiller une indignation réelle. Elle fut réprimée.



D'habitude, dans ce genre de manifestations, ils devraient crier que la "vraie" démocratie aurait pour condition la Soumission à un code de lois formulé il y a 15 siècles.

Mais ici le sublime religieux leur permet même de rejeter une démocratie, même hypothétique ou idéale, et de manifester contre le droit à la libre expression, s'il était apporté par les "fourgons de l'étranger" ou par nos "missionnaires armés".

Avec un régime traditionaliste, taliban ou non, ils croient obtenir "l'indépendance culturelle" (vis-à-vis de l'Occident) sans la liberté politique.

Avec Karzai, ils ont encore un peu de la seconde (malgré les fraudes et corruption) mais pourraient aussi n'avoir ni l'une ni l'autre.

mardi 27 octobre 2009

Topique de la Mort



  • L'amandier (Prunus dulcis) est décrit par Wikipedia comme un symbole de virginité, peut-être à cause de cette auréole en "mandorle", si yonique, qui entoure la Mère du Christ.

    Mais l'Amande est aussi un symbole de résurrection dans le judaïsme. "Luz", qu'on traduit parfois comme "noix", "noisette" ou "amande" (comme l'arabe lawz) serait l'os du coccyx, qui était considéré dans la tradition hébraïque comme une partie indestructible qui était la seule garantie de la résurrection.

    Cela explique peut-être la légende de la Cité de Luz. Il y eut plusieurs toponymes réels de ce nom, mais une des villes nommées Luz, d'après la Jewish Encyclopedia aurait été un endroit où l'Ange de la Mort avait promis de ne pas entrer.

    Les habitants étaient immortels tant qu'ils vivaient dans ses Amandiers et mouraient quand ils le désiraient, dès qu'ils quittaient Luz (un peu comme les Hyperboréens dans les mythes grecs). (Il y a d'autres théories sur l'étymologie dont une racine sémitique qui signifierait "lieu d'asile").

  • Une remarque intéressante de René Girard (dans La Route antique des hommes pervers, p. 87-88). En Job 17:6, la traduction française Segond dit :
    "Il m'a rendu la fable des peuples, Et ma personne est un objet de mépris."

    La King James dit de manière plus mystérieuse :
    "He hath made me also a byword of the people; and aforetime I was as a tabret."

    Un "tabret" traduit d'habitude un instrument à percussion, une sorte de tambourin.

    Mais ici Job se plaint d'être traité comme un "Tōpheth". Ce Tophet est le lieu de sacrifice (le molk, qui a donné son nom au "Moloch", interprété comme un théonyme), dans la Vallée des Fils de Hinnom (la "Géhenne").

    Ce passage conforte assez bien l'interprétation de René Girard selon laquelle Job se plaint donc d'être traité comme un Bouc sacrificiel malgré son innocence. [En revanche, la découverte d'un archétype akkadien du Livre de Job, Ludlul bēl nēmeqi, contredit complètement sa théorie apologétique selon laquelle Job surmonterait vraiment l'antique théorie sacrificielle.]

  • The Biggest Douche in the Universe





    Le plus drôle dans toute l'histoire des dépenses pharaoniques de la Présidence française de l'U.E. relevées par la Cour des Comptes n'est pas le montant d'1 millions d'euros par jour (il semble que la Présidence allemande de 2007 tournait autour du même montant), ni même ce logo de Philippe Starck qui a coûté 57 000 euros pour finalement être simplement un drapeau français et un drapeau européen (mais où va-t-il chercher tout ça ?). Ni même le foireux forum sur l'Innovation de Claude Allègre à 700 000 euros.

    Non, le mieux pour l'instant eut lieu lors des travaux par 500 ouvriers pour le 13 juillet 2008. Il s'agit de cette douche spéciale pour le Président dans le Grand Palais construite pour 245 000 euros pour une réunion qui ne dura que quelques heures à quelques centaines de mètres de l'Elysée.

    Cette douche n'a jamais servi et elle restera un bon symbole de toute cette fébrilité et cette vaine agitation qui ne se soucie jamais des effets tant qu'on pille les choses publiques.

    La plupart des médias n'osent pas encore insister sur ce dernier symbole (l'AFP n'ayant pas repris cette partie du reportage de Mediapart) mais la tempête médiatique dans la Douche ne va sans doute pas tarder : il a fait dépenser 233 mois de SMIC net absolument pour rien d'autre qu'une salle de luxe pour une réunion de quelques heures.

    lundi 26 octobre 2009

    φαρμακος


    Cliquez pour agrandir

    Consommation et Santé



    Un graphique fascinant qui montre que la hausse des dépenses de "consommation" aux USA aurait été en grande partie consacrée à l'explosion des coûts de santé. On savait que les Américains avaient vécu à crédit depuis au moins les années Reagan mais on ne voyait pas assez la vraie raison.

    Généalogie du néo-conservatisme



    Comment une doctrine aussi discréditée que le néo-conservatisme en politique étrangère peut-elle maintenir son influence malgré les catastrophes en Irak et maintenant même en Afghanistan ? Une explication :


    There’s no doubt that some of the appeal of neoconservatism is the contrarian reasoning: you think that by negotiating with countries and bribing them with relatively small amounts of money you can make them do what you want, but if you look more closely….filler…HITLER!

    It’s powerful because it combines the contrarian impulse to arrive a conclusion no one else would arrive at with with the undeniable pleasure of talking about Nazis.


    MUNICH ! MUNICH !

    La "Leçon munichoise" dénonçait un acte pire que la lâcheté puisqu'il n'était même pas prudent. Maintenant elle sert à justifier n'importe quel néo-impérialisme.

    Cela dit, comme disait Yglesias, le problème avec la "Leçon Munichoise" depuis 70 ans est qu'une partie du calcul des Imprudents munichois était en fait relativement rationnel, quelle que soit la trahison déshonorante de la Tchécoslovaquie. Les élites anglaises et françaises croyaient qu'il serait irrationnel pour le régime allemand de continuer sa politique de revanche impérialiste. Mais elles avaient raison du moins sur ce point, il a suffi de moins de cinq ans pour le prouver.

    Cela n'implique certes pas que d'autres régimes ne puissent pas commettre le même genre d'erreurs à nouveau, comme le montra Saddam Hussein quand il sous-estima le risque que les Américains ne lancent la Guerre. De même, les Américains sur-estiment peut-être le risque iranien mais le problème est que le régime iranien sous-estime cette inquiétude américaine.

    dimanche 25 octobre 2009

    Spiderman et la Loi Morale



    On le voit à 6'58 (et plusieurs fois par la suite dans le public) dans ce cours de Michael Sandel sur la déontologie kantienne (c'est sans doute l'élément le plus original, d'ailleurs).

    Les échecs de propagande



    Un peu comme le projet raté d'ingénieurie sociale en décollage capitaliste en Afghanistan, les USA ont aussi pu rencontrer les mêmes genres de problèmes en Indonésie en 2001-2008, en tentant de créer un Islam libéral :

    Hundreds of Indonesian clerics went through U.S.-sponsored courses that taught a reform-minded reading of the Koran. A handbook for preachers, published with U.S. money, offered tips on what to preach. One American-funded Muslim group even tried to script Friday prayer sermons.

    (...)

    "We wanted to challenge hard-line ideas head-on," recalled Ulil Abshar Abdalla, an Indonesian expert in Islamic theology who, with Asia Foundation funding, set up the Liberal Islam Network in 2001. The network launched a weekly radio program that questioned literal interpretations of sacred texts with respect to women, homosexuals and basic doctrine. It bought airtime on national television for a video that presented Islam as a faith of "many colors" and distributed leaflets promoting liberal theology in mosques.

    Feted by Americans as a model moderate, Abdalla was flown to Washington in 2002 to meet officials at the State Department and the Pentagon, including Paul D. Wolfowitz, the then-deputy secretary of defense and a former U.S. ambassador to Jakarta. But efforts to transplant Cold War tactics into the Islamic world started to go very wrong. More-conservative Muslims never liked what they viewed as American meddling in theology. Their unease over U.S. motives escalated sharply with the start of the Iraq war and spread to a wider constituency. Iraq "destroyed everything," said Abdalla, who started getting death threats.

    Indonesia's council of clerics, enraged by what it saw as a U.S. campaign to reshape Islam, issued a fatwa denouncing "secularism, pluralism and liberalism."


    Les USA semblent renoncer clairement depuis à une intrusion aussi directe. C'est la difficulté d'une "Hégémonie" actuelle : les autorités américaines ont une puissance immense (notamment financière, technologique et militaire) mais se retrouvent très vite face à des limites dans ce qu'ils peuvent faire dans ces sociétés sur lesquelles ils veulent agir.

    samedi 24 octobre 2009

    vacant



  • Premier jour des vacances, et au lieu de la joie, je ne ressens qu'une lassitude saisonnière complète. J'ai environ 120 copies à corriger (où j'apprends que Freud vivait au XVIIe siècle), donc sans doute 12 par jour si je réussissais à le faire tous les jours.

    Je n'ai même pas l'énergie de mettre en place une soirée de jeu de rôle. Dire que j'avais renoncé à toute recherche sérieuse parce que j'estimais que ce ne serait jamais conciliable avec un tel loisir.

    L'envie de démissionner et de devenir libraire pour vivre au milieu de livres plus paisibles sans la violence d'auditeurs qui vous en veulent d'être contraints d'être là revient avec une certaine intensité. Mais l'aspect définitif d'un tel choix m'effraie trop pour que cela ne reste pas qu'un fantasme - surtout si les librairies semblent fermer.

    Je ne crois même pas être si incompétent dans la transmission, mais malgré quelques discussions intéressantes et la béatitude à éprouver qu'un lambeau de connaissance va peut-être résister un peu à l'entropie du monde, c'est dévorant.

  • Le dernier Jeux Descartes, celui de la rue des Ecoles, ne commande plus de produits parce qu'il est mis en vente par Asmodée et cherche un nouveau propriétaire. En revanche, le Jeux Descartes de la rue Messonier qui avait fermé en septembre va finalement être repris comme magasin par la boutique virtuelle Ludikbazar.

  • Ce cartoon ridiculisait bien l'opposition entre l'imagination de Pixar et les clichés graphiques de Dreamworks. Via Reddit, Silvio Berlusconi aussi est réalisé par Dreamworks.

  • Je lis beaucoup de René Girard en ce moment (pour préparer des Colles de prépas sur les théories des mythes) et malgré toute mon admiration, le fait qu'il répète à chaque page qu'il a inventé la Théorie du désir mimétique finit par étonner.

    Ce n'est pas qu'il faille feindre de l'humilité (Girard dit parfois qu'il n'est pas le vrai découvreur puisque c'est en réalité Jésus qui le lui a montré...) mais c'est une mauvaise propagande pour une Théorie que d'insister tout le temps sur la singularité de sa Théorie. C'est comme si Girard était "contaminé" par désir mimétique par un discours de marketing américain. Et on finit par fausser sa position dans le champ en se concentrant sur sa propre place.

    Certes, par exemple Dumézil aussi ne cessait de défendre sa théorie des Trois Fonctions indo-européennes mais il était clair qu'il l'avait découverte et qu'il y avait des résultats de comparatisme qui me paraissent vraiment difficiles à nier. Dans le cas de concepts comme la Violence originelle et du Bouc-émissaire, les hypothèses sont nettement plus générales et sans résultats nets en dehors d'intuitions très suggestives.

    Mais son paradoxe que le structuralisme de Claude Lévi-Strauss serait en réalité une sorte de Bergsonisme très hétérodoxe (avec inversion des pôles entre le continu sensible et le discontinu structural) est assez convaincant.

  • Enfin une réponse à l'accusation de République bananière.

  • Déclenchement différé



    Le vote crucial sur la réforme de la Santé approche et les choses sont devenues si obscures que même Ezra Klein, sans doute le blogger qui connaît le mieux le dossier, dit qu'il ne sait plus du tout où en sont les choses.

    Everyone agrees that the White House wants Snowe on the bill, feels the trigger offers a safer endgame, and isn't convinced by Reid's math. But whether officials expressed a clear preference for the trigger, or were just worried about the potential for 60 votes, is less clear. One staffer briefed on the conversation says "the White House basically told us, 'We hope you guys know what you're doing.'"


    En simplifiant à l'extrême, on sait en gros :

  • Les Républicains ne voteront pas pour la réforme, sauf peut-être Olympia Snowe (Maine).

  • Olympia Snowe, qui savoure son importance, n'acceptera de voter que s'il n'y a pas d'Option publique ou plus exactement si cette Option Publique n'existe qu'à un état de "mécanisme conditionnel" ou "Déclenchement différé" (y a-t-il une traduction standard pour Trigger en ce sens ?) : l'Option Publique ne se déclencherait (par Etat) que si on atteignait un seuil où on aurait établi que les Assurances privées ne couvrent pas assez les patients.

  • L'Administration Obama semble très attachée au fait d'obtenir le vote d'Olympia Snowe pour pouvoir dire que le vote de la Réforme a été "bi-partisan".

    Je comprends leurs doutes sur l'Option publique mais pas tellement l'argument de l'importance de Snowe. Même si Snowe vote une Réforme neutralisée, les Républicains diront qu'elle n'est qu'une RINO (Republican In Name Only). Mais Snowe menace de soutenir un vote de "filibuster" de la minorité des 40 Sénateurs républicains si on ne lui cède pas.

  • La majorité des Démocrates veulent l'Option Publique qui est même assez populaire d'après les sondages. Nancy Pelosi (Présidente de la Chambre des Représentants) et Harry Reid (qui dirige la Majorité démocrate au Sénat) semblent croire qu'un plan de Réforme peut atteindre le seuil de 60 Sénateurs même sans Olympia Snowe. Ils veulent inclure l'Option Publique (avec simplement la possibilité pour chaque Etat de ne pas participer à l'Option, un Opt-out Clause).

    Cet Opt-out Clause proposée par Charles Schumer pourrait avoir un effet de cercle vertueux : les Etats les plus progressistes disposeraient de ce programme et les Etats les plus conservateurs (qui sont souvent relativement plus pauvres et qui en auraient donc plus bénéficié) resteraient au début hors du système jusqu'à ce qu'ils finissent par admettre l'institution honnie.

    Sur le papier, les Démocrates ont une majorité claire. Au Sénat, ils ont 58 Démocrates plus deux Indépendants, le plutôt à gauche Bernie Saunders et le très centriste Joe Lieberman. Si le Parti démocrate avait une sorte de discipline de Parti, cela donnerait donc 60 voix sur 100.

    Le problème est que Harry Reid semble optimiste. Même avec la Clause de Schumer, on se demande comment tous les Sénateurs démocrates "modérés" (conservateurs) comme Max Baucus (Montana, Président de la Commission des Finances), Evan Bayh (Indiana), Kent Conrad (Dakota du Nord, Président du Comité du Budget), Mary Landrieu (Louisiane), Blanche Lincoln (Arkansas) et Ben Nelson (Nebraska) pourraient accepter l'Option publique.

    Il y a aussi le problème de Joe Lieberman (Connecticut), ex-Démocrate devenu "Indépendant", qui était déjà archi-conservateur sur les questions de sécurité et de politique étrangère, plus proche de Dick Cheney que d'Obama, mais qui semble devenir conservateur aussi sur les questions sociales, peut-être seulement parce qu'il envie la position d'arbitre d'Olympia Snowe.


  • Cela dit, Klein disait aussi que même les Démocrates de droite semblent préférer une Option par Etat que le plan de Snowe d'une Option conditionnelle différée. Mais l'Administration Obama met la Républicaine Snowe au-dessus même des Démocrates de droite.

    Le Bi-camérisme américain est curieux. Je ne me rendais pas compte à quel point le Sénat est finalement la seule Chambre qui compte. La Chambre des représentants va voter un projet de Réforme avec Option publique mais tout le monde s'en fiche. Tout sera suspendu uniquement sur la décision d'une poignée de Sénateurs opposés à l'Option publique comme Olympia Snowe ou Mary Landrieu.

    Entasser Pélion sur Ossa et toucher l'Olympe



    L'Olympien Jean-François Lamour (UMP) explique que son vote en faveur de la taxe sur les bénéfices des Banques proposée par Didier Migaud (PS) vient d'un simple acte manqué. Il se serait trompé de bouton et voulait voter Contre ("mon doigt a rippé"). De plus, il votait pour un camarade et sa voix comptait double. Sans cela, il y aurait donc eu égalité 42/42 à la Commission (CORR. : en séance).

    Le Titan Jérôme Cahuzac (PS) déclare qu'il est curieux de voir un double Champion Olympique d'escrime ainsi "manquer une touche" mais que Lamour lui a répondu qu'un Olympien ne pouvait pas mentir.

    Il est fort sage de la part de Notre Exécutif de ne pas vraiment tenir compte de Notre Représentation Nationale. Non seulement elle ne sait plus lire les textes mais quand elle le fait, elle s'égare dans ses voix.

    vendredi 23 octobre 2009

    Galimafrée



  • Gilbert Béréziat, biochimiste de Paris VI (qui a un blog et est "délégué général" du groupement symbolique de Paris Universitas) propose d'envoyer les Normaliens aux champs :

    Gardons le système élitiste français, mais exigeons que ceux qui sortent des quinze premières grandes écoles d'ingénieurs et de commerce françaises fassent leurs preuves dans l'entreprenariat productif pendant au moins cinq années avant tout accès à un emploi d'Etat.

    Exigeons que les élèves fonctionnaires, qui sortent des trois écoles normales supérieures, commencent leur carrière dans les lycées des quartiers urbains périphériques (périphérique n'étant pas synonymes de "quartier difficile") avant tout accès à un emploi universitaire.


    Donc les élèves de l'X seraient condamnés à passer par le Privé (au lieu d'aller directement dans la recherche ou les Grands Corps) alors que les Normaliens Ulm-Lyon-Cachan, eux, feraient leur stage dans le Secondaire, donc sans doute durant leur Thèse.

    Cette réforme n'aura jamais lieu mais si elle était réelle, il y aurait un certain mérite chez des scientifiques admis à une ENS et à l'X à choisir la première, non ?

  • Une très belle opération d'édition pour Républicains dyslexiques.

  • J'en ai déjà parlé mais le cliché néo-conservateur de "l'Eurabia" semble bien réfuté par les faits démographiques. La population française a même un taux de natalité supérieur à celui du Maghreb (2,1 contre 1,8).

  • jeudi 22 octobre 2009

    Abdication



    Si Jean Machin-chose ne "brigue" (ni ne brigande) plus l'organisme où son père manoeuvrait depuis longtemps pour le nommer, cela veut-il dire au moins qu'on échappera à la menace annoncée dans le Canard d'hier (Devedjian comme Président du Conseil constitutionnel en 2012 à la place du fils Debré) ?

    A voir la Géniture amateure invitée sur toutes les chaînes (avec des questions données à l'avance), c'est à se demander s'il n'a pas gagné et acquis son statut de "légitimité" médiatique, un statut qui repose en l'occurrence entièrement sur le fait qu'il doit se défendre de sa complète illégitimité réelle. Il est désormais célèbre comme tant d'autres pour le fait de ne pas mériter à l'être. Il va aussi réussir à faire croire qu'il n'y avait pas de controverse puisqu'il est contraint de céder à ses effets.

    La Nouvelle Frontière chez les Pachtounes



    Sur le site de la BBC, cet article brillant du documentariste Adam Curtis en Afghanistan raconte une histoire absolument fascinante.

    La région pachtoune de la Vallée de la rivière Helmand autour de la ville de Lashkar Gah (dans le sud) fut l'objet d'une expérience sociale américaine dans les années 60 pour "américaniser" cette région. Le but était de créer chez les Pachtounes les conditions d'un Capitalisme afghan, selon la théorie volontariste de l'économiste Walt Whitman Rostow ("le décollage rostovien"). L'Amérique tentait en quelque sorte une manoeuvre de ce qu'Asimov appellerait dans ses romans de science-fiction une manipulation "psychohistorique" pour détourner l'Afghanistan du Spectre communiste.

    Toute une banlieue américaine fut construite, avec des ingénieurs américains venus construire le Grand Barrage du Helmand et une sélection d'élites locales qui devaient devenir les Entrepreneurs de Demain. L'utopie américaine de l'Ingénieur et de la Technoscience devait permettre le Décollage capitaliste, accoucher d'une accélération du cours de l'Histoire.

    Dans cette description, la modernisation de force de l'Homme Nouveau paraît presque aussi démesurée que l'utopie totalitaire de l'adversaire soviétique. La Burqa fut interdite dans les années 60 par le Roi avec un voile de "transition".

    Mais malgré les travaux d'irrigation importants, la réforme agraire fut un échec. Les colons pachtounes de la Vallée, installés par le régime qui voulait les avantager contre les autres ethnies, comme les Baloutches, n'acceptaient pas d'être sous le contrôle des Ingénieurs américains qui prétendaient dicter la Révolution Verte. Walt Whitman Rostow, Conseiller du Président Lyndon B. Johnson, prétendait réorganiser - comme il le faisait aussi au Vietnam du Sud à la même époque - des Villages de "ferments" de Capitalisme libéral.

    L'expérience fut un désastre agricole et social. Les "ferments" des nouvelles élites se tournèrent au contraire vers le Communisme ou bientôt vers une nouvelle idéologie de réaction typiquement moderne contre le modernisme, l'Islamisme politique. Le pays qui avait interdit les Burqas dans les années 60 commença à développer un mouvement pachtoune violent contre toute émancipation féminine, assassinant les femmes qui ne portaient pas le voile. Cela donna des mouvements de "Moudjahidins" contre les Communistes et plus tard ces prétendus "élèves en théologie" (en fait souvent illettrés) qu'on appelle les "Talibans". Et les champs abandonnés devinrent le culte de l'opium.

    Bien sûr, le récit d'Adam Curtis est presque trop séduisant dans sa structure mythique ou fatale : les Américains auraient semé dans ce projet d'utopie technologique les ferments du contre-coup violent du Jihad mondial. En voulant jouer aux apprentis sorciers de "l'Ingénieurie Sociale", ils auraient obtenu des conséquences diamètralement opposées à leurs intentions, créant quelque chose de pire que ce qu'ils voulaient empêcher. En voulant moderniser trop vite, ils auraient fait naître ces fanatiques archaïques. En cherchant le mythe de la Nouvelle Frontière à coloniser, ils auraient creusé les limes sanglants de leur Empire.

    C'est ce que certains peuvent appeler dans un jargon pseudo-scientifique l'hétérotélie des actions qui semblent rationnelles mais qui obtiennent une "énantiodromie" (mouvement d'auto-contradiction) quand elles sous-estiment (de manière finalement très peu libérale) la complexité d'une société.

    Mais il faudrait être prudent et il est difficile de faire de l'histoire contre-factuelle pour savoir si cette expérience du fleuve Helmand eut vraiment les effets majeurs qu'imagine Curtis. Le scénario de l'Hubris et de la Nemesis est presque "trop beau", trop attendu.

    Sans vouloir trop croire à une "dialectique", comme dit Benjamin Barber, l'opposition entre la Mondialisation McDonald's et le Jihad néo-tribal est aussi une relation d'engendrement : le premier entretient ainsi en quelque sorte sa réaction.

    On sait que le fondateur des Frères Musulmans égyptiens et théoricien du nouvel Islamisme, Sayyid Qutb n'était pas du tout ignorant de l'Occident. Au contraire, il fut envoyé à la quarantaine vers la Côte Ouest des USA vers 1948. Il était alors encore un fonctionnaire, parti étudier le système éducatif américain pour s'en inspirer pour l'Egypte. Ce n'est qu'à son retour qu'il devint un "occidentalophobe" enflammé. Rarement un programme universitaire eut des résultats si inverses à ceux qu'il s'assignait.

    [En passant, d'après certains Hindous, la Déesse de la Sagesse indienne Sarasvatī (parèdre de Brahmā) aurait été ce fleuve qu'on appelle aujourd'hui Helmand.]

    mercredi 21 octobre 2009

    Joyeux anniversaire, Ursula K. Le Guin




    Ursula née Kroeber Le Guin (qui épousa un universitaire français, Charles Le Guin), l'une des... la meilleure auteure de science fiction, a 80 ans aujourd'hui et son roman La Main Gauche de la nuit a 40 ans (Prix Nebula 1969 et Prix Hugo 1970).

    Avec aujourd'hui une BD par Ursula Le Guin, sur ses réveils avec Chat.

    Son dernier roman, Lavinia raconte l'histoire de l'épouse d'Enée.

    mardi 20 octobre 2009

    Pauvre Frank Miller



    Via Edroso, Frank Miller, le dessinateur libertaro-républicain, - en réponse aux lamentations de son ami l'historien militaire Victor Davis Hanson (pour qui Hérodote et Xénophon exigent que vous souteniez Fox News et Sarah Palin) explique pourquoi avec tous ces horribles gauchistes à Hollywood il ne peut plus rien regarder au cinéma.

    Mais heureusement, il reste un espoir pour Frank Miller, autour de Gary Sinise ou ce dérangé de Jon Voight :

    Many in Hollywood still whine about “The McCarthy Era,” which is ironic, given that McCarthy lost and the Left won.

    So the pervading atmosphere is at direct odds with any attempt at heroic drama. In response, a fast-growing group called FRIENDS OF ABE has taken shape in hope of reclaiming heroism–and patriotism–to the screen.


    Pour ces "Amis de Abe" dont se réclame Frank Miller (des acteurs ultra-conservateurs geignards qui se disent marginalisés par les Maoïstes de Tinseltown), voir cet article. Curieusement, même d'autres acteurs conservateurs comme Bruce Willis n'ont pas rejoint ce club.

    [JDR] Devâstra a un Blog



    Avec des scénarios et idées de suppléments.

    Canulars intra-scientifiques



    Une des étrangetés de notre science moderne est qu'on a eu un relatif consensus sur ce qu'était une théorie scientifique au XVIIIe-XIXe siècle (du moins en physique ou en biologie, pas encore en psychologie) mais que ce consensus semble parfois voler en éclats depuis le XXe siècle.

    Même les mathématiciens ont pu avoir des doutes. Le logicien Frege croyait que les géométries non-euclidiennes devaient cacher une inconsistance intérieure encore non-découverte. De nombreux mathématiciens du début du XXe siècle rejetèrent la Théorie cantorienne comme un délire mystique, ce qui conduisit à des réactions excessives comme l'intuitionnisme anti-formaliste du géomètre Brouwer ou bien l'ultra-finitisme en arithmétique (qui nie même l'infini dénombrable des nombres naturels). Et quand on lit l'histoire fantastique de ces moines-mathématiciens qui adoraient le Nom de l'Infini, on ne peut pas trop leur en vouloir de leur incrédulité.

    Peter Woit, dans sa lutte anti-Supercordes, citait sur son blog, ce commentaire (sans doute semi-sérieux) du grand mathématicien bourbakiste Claude Chevalley selon lequel certaines innovations formalistes du cercle Bourbaki laissaient ces brillants mathématiciens perplexes sur la question de savoir s'ils étaient en train de participer entre eux à un canular "intra-bourbachique". La ruse de l'ironie est quand même l'ironiste ne sait plus s'il s'y laisse prendre.

    En physique (même si on écarte des phénomènes particuliers comme l'affaire Bogdanoff), le consensus autout d'une Théorie du Tout fondée sur les supercordes a l'air vraiment agonisant.

    Dans cette interview du mois dernier, Roger Penrose dit même que la question des fondements de la Mécanique quantique reste encore ouverte car on a trop vite admis des mythes confus. (J'espère que cela ne va pas lui valoir 10 points de charlatanisme sur l'échelle de crackpot du physicien John Baez).

    Penrose considère que toutes les théories à la mode actuellement comme les Mondes Multiples et les "Membranes" doivent être critiquées comme des épicycles métaphysiques qui viennent des insuffisances de notre Mécanique Qantique actuelle.


    I blame quantum mechanics, because people say, “Well, quantum mechanics is so nonintuitive; if you believe that, you can believe anything that’s non­intuitive.”
    But, you see, quantum mechanics has a lot of experimental support, so you’ve got to go along with a lot of it. Whereas string theory has no experimental support.


    On a ironisé contre le conservatisme d'Einstein contre les fondements de la Mécanique quantique (on accusait parfois un "réalisme" métaphysique) mais (pour imiter le langage de Kuhn) on semble être resté dans cette période de "crise révolutionnaire ou pré-paradigme" des années 30 malgré l'accumulation de décennies de résultats expérimentaux en "science normale" (on est peut-être dans une phase post-normale durable).

    Hippocrate et Hypocrites



    Les Démocrates devaient redouter que les objections des Républicains contre la réforme de la santé soient simplement délirantes et ils ont décidé d'ajouter des amendements vraiment stupides (avec le soutien certains Conservateurs, tout de même). Ainsi Harkin et Kerry veulent ajouter que le charlatanisme religieux comme la "Christian Science" (la prière) serait aussi subventionné comme une thérapie valide. Le Sénateur mormon Orrin Hatch a bien sûr soutenu l'idée avec un très joli nom en novlangue : "Amendement de Non-Discrimination contre les Thérapies Spiriturelles".

    On peut se demander comment ils pourraient avoir des problèmes de santé avec le soutien de miracles d'un Dieu omnipotent à leurs côtés. Ils devraient d'ailleurs arrêter les vaccinations - sauf si les épidémies font partie de la Providence divine.

    Et j'imagine que la Scientologie pourra bientôt obtenir le remboursement de ses électromètres.

    Champs pleins



    Maurice Leroy (Nouveau Centre) paraphrasé :

    Ce lynchage médiatique me choque. Surtout que nos élites sont mal placées pour critiquer car elles sont marquées par la Reproduction, comme l'a montré Bourdieu.


    Bourdieu utilisé comme argument (fataliste) pour justifier le népotisme, c'est une trouvaille. Comme dirait Paul Veyne, l'important dans la mythologie politique n'est pas que la rhétorique soit crédible mais qu'elle soit "bien trouvée".

    Je peux vendre d'autres arguments au pouvoir, s'il veut :


    Cette persécution inique me scandalise. Comme l'a bien montré Gramsci, tout pouvoir démocratique dans le capitalisme tardif doit bien s'assurer une Hégémonie idéologique en concentrant plusieurs pouvoirs !

    ou
    Ces délations inquisitoriales m'horrifient. Comme l'a bien montré Montesquieu, tout régime, dès qu'il s'écarte de la Vertu ou de l'Honneur, repose sur la transformation de la société en un mécanisme où on s'assure de tous les rouages !


    Me contacter : sophismes@vendus.fr.

    dimanche 18 octobre 2009

    Récursion



    Je n'arrive pas à imaginer comment on pourrait faire plus "méta" que Not Another Not Another Movie.

    Le Chant du Bouc



    Montebourg a déclaré qu'une Chèvre avec l'investiture de l'UMP aurait pu gagner à Neuilly, ce qui n'est pas très vraisemblable (les Chèvres ont une durée de vie d'une douzaine d'années et risquent donc de ne pas avoir l'âge légal pour être éligibles). Dans le comic-book Cerebus (vol. 2 High Society), l'un des sommets de l'histoire est la scène où Lord Julius prouve que même une Chèvre pourrait gagner en présentant littéralement une Chèvre contre Cerebus.

    Luc Chatel, qui répétait que la nomination du Princident n'était pas une nomination, dit maintenant que les 9 membres nommés par le gouvernement pourraient s'abstenir.

    Neuf fonctionnaires représentant 4 ministères (Culture, Economie, Intérieur, Equipement) siègent à ce conseil d'administration, aux côtés de neuf représentants élus (1 Région IdF, 2 Hauts-de-Seine, 4 pour Paris, Nanterre, Puteaux, Courbevoie, 1 STIF, 1 Chambre de commerce).


    Donc l'opposition aura 3 voix : celle de l'IdF, de Paris et de Nanterre. L'UMP aura les 2 voix de Hauts-de-Seine, celle de Puteaux, celle de Courbevoie, celle du STIF et celle de la Chambre de Commerce, ce qui lui assure la majorité. On peut donc prévoir que la Chèvre de l'UMP, qui qu'elle soit, aura 6 voix sur 9, soit le joli score de 66,6% (au lieu de 83,3% si les représentants des Ministères avaient voté).

    Mais cela concède déjà un point. S'il n'y avait vraiment aucun problème et si tout était légitime, pourquoi faire cette proposition ?

    Add. France 2 a dénombré les 9 élus hier de manière différente en arrivant à 4 UMP + 1 Chambre de Commerce contre 4 pour l'opposition. Cela a l'air de signifier que l'élu du STIF est un délégué d'opposition comme l'élu Ile de France. On tombe à seulement 55,5% en ce cas !

    samedi 17 octobre 2009

    Démence précoce



    Je savais que le Daily Telegraph était médiocre mais pas à ce point :

    Take Alexander the Great. He took the throne of Macedon when he was 19 years old and created quite an empire in his 20s. Or Cleopatra, who was 18 when she became the last great Pharaoh. Mozart wrote Andante in C at five. Keats wrote Endymion in his early 20s. And let’s not forget Orson Welles, who at the age of 26 directed Citizen Kane, perhaps the best film ever made.

    The fact that Jean Sarkozy has served as local councillor in the Paris suburb of Neuilly-sur-Seine for two years suggests he’s not just going for the job for laughs.


    Oui, et à 23 ans, David Hume était en train de rédiger le Traité de la Nature humaine, sans doute l'une des plus géniales oeuvres épistémologiques de l'histoire.

    Nul ne doute que le Princident soit un futur Mozart ou Hume.

    Un spectre et un prophète



    Le problème après mon exercice ascétique sur la dialectique du Maître et du Serviteur est qu'ensuite, c'est vraiment très facile de la voir partout.



    Mais franchement, sans surinterpréter, dans Un Prophète de Jacques Audiard [SPOILER] Malik El Djebena (Tahar Rahim) devient au début le serviteur du Maître César Luciani (Niels Arestrup) parce qu'il est soumis à sa crainte du Maître Absolu, la Mort, que César semble avoir surmonté à l'intérieur de la Centrale. Puis il se cultive et travaille pour le Maitre jusqu'au moment du renversement et de l'Aufhebung, où le Serviteur a créé son réseau et gagne ainsi la pleine Reconnaissance sur le Maître.

    Bien sûr, le Bildungsroman est prévisible dès que Reyeb annonce qu'il faut sortir plus sage qu'on n'est entré.

    En revanche, je n'ai pas d'interprétation de certaines épiphanies sur le Spectre de la première victime (Reyeb, ouvert et enflammé, qui hante non pas comme un repentir mais comme une sorte de promesse) et sur la scène sacrificielle et prophétique avec le Cerf. Or cette scène du Cerf semble jouer un rôle central puisque le gangster Brahim Lattreche semble ensuite pardonner aussitôt le sacrifice de Reyeb.

    Transhumanisme et Sovrumanismo



    Via l'écrivain Charles Stross, une étude italienne d'une nouvelle forme d'idéologie transhumaniste à l'extrême droite, le Surhumanisme (Sovrumanismo). Le Surhomme au-dessus des masses ne serait plus le créateur post-moral nietzschéen ni la Brute Blonde aryenne mais une élite génétiquement modifiée.

    Le transhumanisme se définit avant tout comme une forme de "technophilie" prométhéenne, où l'homme s'auto-construit et peut améliorer sa nature (ce qui est dans toute l'histoire de l'humanisme depuis l'idée que son essence est la perfectibilité entre la Bête et l'Ange). Il est amusant que, de même que le fascisme avait attiré dès l'origine certaines branches du "futurisme" italien, certains aspects de la Nouvelle droite anti-chrétienne soit intéressée par ce mouvement d'origine pourtant très moderniste / Aufklärer, mais l'adoration du pouvoir technologique ou au contraire la haine technophobe peuvent traverser tous les courants politiques.

    Le transhumanisme a quelque chose de parfois naïf philosphiquement (même s'il y a aussi une discussion de certaines objections évidentes contre l'idolatrie technophile) mais en tant que Genre (ou sous-Genre) de la Science fiction, il faut reconnaître que son apparition avait permis de sortir des clichés du Cyberpunk des années 80 en les inversant.

    Le Cyberpunk répètait des satires politiques (hausse des inégalités et injustice généralisée, contrôle inhumain de toute la société par des entreprises pires que la Bureaucratie étatique, perte graduelle de notre humanité dans la technologie) alors que le Transhumanisme, dans sa valorisation du "post-humain", permet au moins d'explorer de manière positive des thèmes plus spécifiquement scientifiques (e.g. Greg Egan) ou anthropologiques.

    En passant, le roman de science fiction publié sous license CC Blindsight par l'ancien biologiste Peter Watts est une bonne introduction à la Philosophie de l'Esprit (peut-être meilleure dans sa vulgarisation que le roman Thinks... de David Lodge).

    L'idée de naïveté technophile n'a jamais défini le Transhumanisme littéraire (malgré tous les manifestes). Au contraire, tout récit a besoin de conflit et les romans transhumanistes utilisent donc presque toujours des risques technologiques (Virus informatique, grey goo nanotechnologique, etc.), ce qui suffirait à éviter l'accusation d'utopisme.

    Le jeu de rôle TransHuman Space avait le défaut d'être un peu trop "réaliste" et sans grande menace (même s'il y avait quelques tensions subtiles entre les Etats-Nations du XXIIe siècle), et on peut se demander si le jeu post-Singularité Suffisamment Avancée échappe à ce problème d'utopisme.

    Le nouveau jeu de rôle de SF Eclipse Phase fait en quelque sorte la synthèse du cyberpunk sombre et des mèmes transhumaniste avec du transhumanisme "post-apocalyptique" : les Transhumains viennent de subir un "Humanocide" de masse perpétré par des Intelligences artificielles et les survivants sont dispersés à travers divers habitats dans notre système solaire en tentant de sauver la Transhumanité sous ses multiples formes post-biologiques. C'est une innovation aussi dans le genre du Post-Apocalyptique puisque on n'a pas de perte de technologie ni même de Culte du Cargo comme dans le Post-Apo habituel, au contraire la phase Post-Apo est aussi en même temps la phase où l'Humanité arrive à la Singularité technologique. C'est donc la superposition des deux sens d'apocalypse comme Cataclysme final (la SF pessimiste des années 70) et comme Chiliasme ou Révélation (la SF millénariste / gnostique des années 90).

    [JDR] Geek Dating



    La culture rôliste a même maintenant son propre site de rencontre aux USA.

    vendredi 16 octobre 2009

    On ne peut rien lui cacher



    Notre Leader Infaillible :

    «A travers cette polémique, qui est visé?

    Ce n’est pas mon fils.

    C’est moi


    Non, non, ce n'est pas possible !

    On n'en veut à Jean Sans-Terre que pour sa propre individualité, par un infame délit anti-jeune/anti-blond/anti-tête-à-claques et pas du tout parce qu'il aurait eu accès à ce poste uniquement par sa relation au Président, voyons !

    En passant, Blaise Pascal serait très utile pour toutes les apologies des inévitables inégalités et du "Princident" (Pensées Le Guern 583) :


    Aimerait - on la substance de l'âme d'une personne, abstraitement, et quelques qualités qui y fussent ?

    Cela ne se peut, et serait injuste.

    On n'aime donc jamais personne, mais seulement des qualités.

    Qu'on ne se moque donc plus de ceux qui se font honorer pour des charges et des offices, car on n'aime personne que pour des qualités empruntées.


    Le Princident Jean n'a donc que reçu ses charges par un simple "emprunt" et qui pourrait le critiquer ?

    D'ailleurs, même s'il avait quelque mérite ou quelque talent réel comme le disent les membres du gang Balkany, mériterait-il son mérite ou ne l'aurait-il pas reçu de manière accidentelle des sourires de la fortune ?

    On est donc fort injuste quand on exige de lui un mérite qui ne peut être assuré de personne.

    On attend un communiqué des jeunes dynamiques méritants, comme Kim Jong-un, Franck Biya, Ali Bongo, Faure Gnassingbé (Eyadema), Joseph Kabila, Karim Wade, Mohammed al-Khaddafi, Gamal Moubarak, Bachar el-Assad pour soutenir notre Princident Papamafait ainsi lynché par une meute ignoble.

    Enfin, qu'on cesse de dire qu'il a été nommé !

    Comment peut-on dire cela !

    Il sera élu par une commission de 9 membres nommés par son père et par 9 élus dont la majorité appartient au Parti toujours dirigé de facto par son père. Cela n'a strictement rien à voir avec le fait d'être nommé directement !

    Le Message hait le Medium



    Très jolie auto-contradiction hypocrite relevée par un pasteur chez Sullivan : un homophobe violent se fait tatouer un texte du Lévitique condamnant l'homosexualité (Lévitique 18:22) alors que le même code de Loi interdit aussi le tatouage (Lévitique 19:28).

    jeudi 15 octobre 2009

    Trillin



    Décidément, après sa satire cruelle sur l'affaire Polanski dans The Nation, le vieil humoriste Calvin Trillin rebondit dans The New York Times avec une analyse de la Crise financière, qui aurait été causée par un excès d'intelligence.

    mercredi 14 octobre 2009

    Michael Steele vient voir le parti de Tullius Detritus



    Stupide, mais cela me fait rire quand même.

    Oui, on peut y mettre n'importe quelle page. Par exemple, celle-ci

    mardi 13 octobre 2009

    Le LHC fait perdre 1d100 points de SANté mentale



    Non seulement le Large Hadron Collider du CERN attire des jihadistes mais en plus il fait croire à des physiciens professionnels que le Cosmos conspire pour nous avertir de ne pas découvrir le Boson de Higgs (ces deux physiciens ont l'air presque pires qu'un créationniste ou même que Michel Maffesoli).

    Cela ferait sans doute une bonne nouvelle de science fiction. Les amateurs de SF croient souvent que le Genre est propice à la science mais on peut se demander si le Genre de fiction scientifique n'est pas au contraire en train de devenir un Obstacle épistémologique majeur qui séculariserait des interdits des idéologies religieuses ("L'Homme n'est pas censé dévoiler la Nature des choses", cf. ce dessin de Dresden Codak : "si la SF avait existé à la préhistoire").

    Nouveaux postes



    Dimanche, Eric Besson, Ministre chargé des trahisons :

    Voir Benoît Hamon passer de porte-parole du PS au porte-parole du FN, c'est incroyable.


    Mardi, Nadine Morano, Ministre chargée du népotisme :
    C'est incroyable qu'on attaque ainsi quelqu'un seulement pour son nom. En plus, l'EPAD, personne n'en avait jamais entendu parler et c'est une position qui n'est même pas rémunérée !


    Add.
    Mardi, discours du Président de la République sur la réforme des lycées :
    Ce qui compte en France pour réussir, ce n'est plus d'être bien né, c'est d'avoir travaillé dur et d'avoir fait la preuve par ses études de sa valeur.


    Parfois, je le trouve encore plus drôle que Berlusconi.

    lundi 12 octobre 2009

    Circenses



    On reproche à certains joueurs de football américain d'avoir parié sur des combats de chiens, mais comme le fait remarquer Malcolm Gladwell, on pourrait aussi s'indigner du fait que c'est le football américain qui repose sur les traumatismes craniens (chronic traumatic encephalopathy) de ses participants humains, tout comme la boxe (et de même pour le rugby, j'imagine). On est choqué de la barbarie des jeux du Cirque (où certes, les gladiateurs esclaves n'avaient pas vraiment le choix) mais la différence de cruauté est plus relative qu'on ne pourrait le croire : la société du spectacle ne repose pas uniquement sur l'humiliation collective des participants de jeux-réalité en boucs-émissaires mais aussi sur la souffrance et les dommages des athlètes qui consentent de se rendre si vulnerables par des excès nocifs des sports.

    Progrès et substantifique moëlle



    Leibniz (qui ne partageait pas la conception étriquée de Monsieur Des Cartes sur les prétendus animaux-machines) prévoit vers 1680 une attaque pré-Luddite de l'Espèce Canine contre la Machine à Vapeur, car le nouveau Pot au feu risque de les priver :


    "Qvoyqve nous ayons cedé la moëlle aux hommes pour l’amour de la paix, ce n’a esté qve pour nous conserver mieux nostre droit sur les os mêmes, qvi a esté d’autant plus affermi par cette composition.

    Bon Dieu, qve la convoitise des hommes va bien loin, qvi ne se contentant pas de manger qvelqvesfois tout ce qu’ils ont, n’ont pas honte de nous vouloir ravir nostre portion. Mais cette gourmandise pourroist estre punie severement par les Dieux tutelaires de nostre espece, et le grand Sirius, ou chien celeste, qvi a merité place parmy les astres, plaidera sans doute nostre cause devant Iupiter, si les hommes refusent de nous faire droit. Mais Sirius luy même nous pourra vanger de l’injustice des hommes, redoublant les chaleurs des jours caniculaires, dont il est le maistre comme vous sçaués par la grande connoissance qve vous avés de l’Astronomie.

    Outre que cette nouuelle mangeaille pourra faire de mechans effects parmy les hommes, et les rendre tous cyniqves, veu qu’ils sont déjas inclinés aujourdhuy à l’impudence."


    Les Chiens menacent ensuite d'une grande grève si on ne leur reconnaît pas le droit aux os dans leur dureté, comme Prométhée même l'accorda à Jupiter.

    On notera que les Chats n'ont pas le même moyen de retorsion car leur grève est si ancienne qu'on les croit maintenant naturellement nonchalants.

    Voir aussi cette lettre où Leibniz, décidément cynophile, assure avoir vu un Chien capable de répéter des mots français.

    dimanche 11 octobre 2009

    Surévaluation des martyrs



    Sullivan nomine les Manifestants iraniens (ou alors le politicien khomeyniste "battu" Mousavi - dont le réalisateur Makhmalbaf dit qu'il a vraiment beaucoup changé) comme Prix Nobel de la Paix.

    Can you imagine how much more impact it would have had to have given them this prize? How big a blow it would have delivered to those vile torturers and thugs, Ahmadinejad and Khamenei?


    Oui, d'ailleurs, on constate que le régime iranien a failli s'écrouler quand Shirin Ebadi l'a reçu en 2003.

    Arcane Legions



    Malgré mon peu de goût pour les jeux tactiques et les wargames, j'ai finalement craqué et ai acheté Arcane Legions (que j'avais vu au Monde du Jeu).

    Je sais pourtant que je n'aurai vraiment pas la patience d'y jouer (même mon jeu ultra-simplifié que j'avais créé en 2005 Πόλεμος των πόλεων, je ne l'ai en fait jamais testé) mais Arcane Legions a en effet l'air adapté à mes goûts.

    Le monde est un mélange d'Antiquité et de fantasy où Cléopatre VII, avec à ses côtés Marc Antoine a réenchanté le monde ancien. Elle a donc une armée de momies égyptiennes, de Sphynges mais aussi de créatures mythologiques grecques comme les Théssaliens centaures.

    Octave Auguste, de son côté, a vu les Druides celtiques gagner soudain des pouvoirs magiques et il s'est allié à eux (ce qui donne une agréable ambiance à la Asterix, si ce n'est qu'Obelix est mercenaire pour Auguste).

    On a donc une Guerre entre Gallo-Romains et Helléno-Egyptiens, ce qui devrait suffire à combler mon envie de wargames antiquisants et pseudo-mythologiques.

    Je passe sur les autres armées disponibles : la magie a aussi fait apparaître des races purement fantastiques qui semblent venir directement de Warhammer. Les Slaves sont devenus des Nains alchimistes (à qui Auguste et Cléopatre achète des Golems ou des Cataphractes magiques qui évoquent plus Iron Man), les hordes hunniques des Xiongnu sont devenues des Orcs et les Crétois sont devenus des Minotaures (conduits par le roi Minos lui-même revenu des Enfers). L'Empereur des Hans, allié aux Japonais, a une armée qui compte des Guerriers statues, des chimères qilin et des Dragons.

    C'est un jeu de combat de masse et pas d'escarmouche (même si l'échelle des figurines n'est pas précisée, en fait) et il utilise le plastique 25mm et non du plomb (ce qui me le rend bien préférable à WarGods of Aegyptus, difficile à trouver en France de toute manière). On dispose les figurines sur chaque socle où elles servent à représenter à la fois les Ordres possibles (chaque trou représente une action pour l'unité comme se mouvoir, tirer ou attaquer) et les pertes (quand une unité perd des figurines, elle perd donc aussi une latitude d'actions).

    Le jeu a été créé par le célèbre Jordan Weisman (qui a déjà créé BattleTech ou HeroClix). Ils ont aussi innové en expliquant les règles par une série de vidéos en ligne avec un combat entre un général romain et une mage égyptienne.

    Je ne suis pas du tout un tacticien mais à première vue, je ne comprends pas bien pourquoi le fait d'être attaqué sur les flancs n'a l'air de donner aucun malus pour se défendre. Les jeux antiquisants ont l'air au contraire de considérer que c'est le centre de toute tactique, réussir à déborder les lignes pour les encercler.

    Les reviews que j'ai pu lire (comme RobotViking) disent aussi que les tirs d'archers sont trop puissants mais j'ignore si ce n'est pas quelque chose d'assez réaliste (et qui va être compensé par la puissance des défenses de certaines armées comme les Cataphractes et les Légionnaires).

    Les figurines des chefs et des unités spéciales (souvent les monstres) sont pré-paintes alors que les autres sont monochromes. Il y a un peu de travail de construction (attacher les boucliers) et j'imagine qu'il vaudrait mieux coller pour qu'ils ne se détachent pas trop à chaque fois qu'on les retire du socle.

    Il y a une page de fans. Iumaddog a des illustrations et Trask a une critique assez défavorable, trouvant le jeu trop simple et dirigé plutôt vers de jeunes joueurs.

    samedi 10 octobre 2009

    Evasion fiscale vers la Loire



    Le directeur d'un lobby britannique anti-impôts avoue qu'il n'en paye pas parce qu'il vit en France.

    Cela prouve à quel point son combat pour couper les programmes sociaux britanniques doit être désintéressé.

    Ubi solitudinem faciunt, pacem appellant



    Ca y est, l'overdose de Schadenfreude arrive, comme prévu, avec la violence d'une inondation. Il faut faire des réserves.

    La droite américaine, qui réussit à entretenir une hystérie perpétuelle, en bon argument du Chaudron, dit que de toute manière le Prix Nobel n'a plus aucune valeur mais que c'est un véritable scandale ignoble qu'il ait pu l'avoir parce que la date limite pour concourir était février 2009 et qu'Obama était donc Président depuis environ six secondes et demi.

    Voir alicublog, qui se fait une spécialité de lire ces dingues. Et ils vont bientôt dire que cela prouve qu'il va désarmer l'Amérique pour la livrer à son vrai chef, Ahmadinejad, ou bien que l'ex-terroriste Dick Ayers (qui est dans la Dinguosphère l'âme damnée d'Obama) va avoir le Prix Nobel de littérature.

    Mais même en dehors des Palinites dérangés, le consensus des réactions chez les modérés ou à gauche a été plus l'hilarité perplexe que l'enthousiasme. De manière générale, même un Obamaniaque comme moi a du mal à penser que ce Prix serve à quoi que ce soit et pourrait même être globalement négatif, si ce n'est pour rappeler que les Européens ont été impressionnés par le retour d'une dose de Multilatéralisme dans notre Puissance Hégémonique. Mais les Prix Nobel de la Paix devraient attirer l'attention du public vers une cause pas assez reconnue et non pas vers l'individu le plus adulé de notre planète, celui dont nous savons bien au moment même qu'il incarne notre Weltgeist...

    Le philosophe du droit nietzschéen Brian Leiter :

    Would it not have been simpler to just issue a statement saying, "Thank God the war criminal and moral monster Bush is out of office"?


    Le seul libertarien lisible de la Toile, Jim Henley est tétanisé :
    At least Henry Kissinger and Le Duc Tho, despite being major-league butchers and war criminals, got the prize for actually (sort of) ending a war. (For a couple years.)


    Et le spécialiste des affaires internationales Robert Farley s'amuse à provoquer la droite religieuse :
    You know, if Obama were the anti-christ, he'd probably be winning a Nobel Peace Prize about right now. I'm just sayin'...


    Mais non, Obama est l'Imam caché, pas l'Antéchrist.

    Et plus à gauche, Bernard Chazelle (qui continue par ailleurs sa fabuleuse exégèse de Bach) contemple le Weltgericht de la Weltgeschichte :
    Oh yes, if only Alexander the Great had gotten the Peace Prize he would have stayed in Macedonia studying metaphysics with Aristotle instead of conquering Persia.

    La philosophie comme contraception

    selon Saturday Morning Breakfast Club

    L'auteur ne doit pas connaître Galen ou Suzanne.

    Lies & Alibis (Glenn & Shep)



    Fox News est maintenant connue pour son provocateur Glenn Beck, tous les jours de semaine à 17h, qui passe ses émissions à dire qu'Obama est simultanément un Nazi/Communiste/Islamiste/Raciste/Antéchrist/Anti-Américain (et donc sans doute un être dialectique Anti-Soi rebelle au Principe de Contradiction). Beck serait sans intérêt s'il ne cristallisait maintenant (avec les meilleurs taux d'écoute de ces émissions d'info-divertissement du cable) la rage de ses millions d'Américains qui considèrent que le Président Obama "leur a retiré leur droit inaliénable à ne pas avoir un Président noir".

    Stephen Colbert (qui parodiait auparavant plus O'Reilly) vient de faire une bonne synthèse du clown hystérique (qui, paraît-il, ne croit même pas à ce qu'il dit).

    The Colbert ReportMon - Thurs 11:30pm / 10:30c
    Bend It Like Beck
    www.colbertnation.com
    Colbert Report Full Episodes


    Mais je me demande pourquoi Fox News a aussi sur la même chaîne, deux heures après, le présentateur du journal de 19h Shepard Smith, qui a l'air presque gauchiste en comparaison du reste de sa chaîne. C'est sans doute un alibi (comme ils avaient avant ce malheureux Alan Colmes, payé comme faire-valoir et victime du brutal Sean Hannity).

    Cette interview où Shep Smith défend avec virulence l'Option publique est plus à gauche que le discours de la plupart des Démocrates.


    Les conversation entre Shep et Glenn doivent être un peu curieuses dans le studio (surtout que Smith a rendu public son mépris pour son collègue).

    Les spectateurs de Fox News doivent aussi avoir du mal à passer du "Le Plan de Santé est un complot communiste et fasciste pour tuer les Blancs, les Handicappés et les Personnes Âgées" à 17h à "Une Option Publique est juste et indispensable pour lutter contre l'explosion des coûts et l'exploitation du système par les assurances privées" à 19h. C'est comme si ces deux émissions étaient sur des planètes parallèles.

    vendredi 9 octobre 2009

    Prix Nobel de la Non-Bushéité



    Après Kofi Annan (2001), Jimmy Carter (2002), Mohamed ElBaradei (2005), Al Gore (2007), le Prix Nobel de Nous-les-Européens-on-n'aimait-vraiment-pas-Georges-Bush est remis à Barack Obama "pour ses efforts extraordinaires pour ne pas avoir été Georges Bush".

    Félicitations au lauréat et aux autres candidats malheureux pour leur exemplaire capacité à ne pas être strictement identique à Georges Bush.

    Voilà qui ne va pas améliorer le complexe de notre Président vis-à-vis de son homologue...

    Add. Quoi qu'on pense du caractère prématuré du Prix lui-même, il est ridicule de reprocher à Obama de ne pas avoir imité le Prix Nobel Litérature 58 (Pasternak, qui fut contraint de ne pas l'accepter) ou 64 (notre Sartre national). Son discours était un bon équilibre d'auto-dépréciation humoristique (parce que les Républicains ne cessent de l'attaquer sur son "narcissisme") et de Vision ("ce n'est pas moi qu'on honore mais l'effort collectif pour renforcer la diplomatie").

    Même s'il y a de nouveaux crimes de guerre en Afghanistan, Obama ne pourra jamais faire pire que le célèbre Prix Nobel de la Paix 1973.

    Espérons qu'il n'y a pas de malédiction du Prix et qu'il ne finira pas comme le Prix Nobel de la Paix 1964. C'est d'ailleurs peut-être une des raisons principales de la précipitation du comité norvégien : ils voulaient le primer avant qu'un fan de Fox News et Rush Limbaugh ne fasse ce que les médias républicains les enjoignent de faire en assassinant le 44e Président.

    Une des raisons de l'affection de l'Europe pour B.H.O. est justement cette impression de "fatalité" ou d'Epée de Damoclès qui pèse sur lui, comme si nous devions faire le deuil par avance d'un futur JFK, quelles que soient les limites de la comparaison.

    Add. 2 Le Homard Mi-Cuit (la personnalité la plus "sérieuse" de Fafblog) est fort colère :

    In other news, the Nobel Prize for Literature was awarded to a man who set fire to a library and then promised to write a book about it.


    Add.3

    Zut, Fox News a fait exactement la même blague sur "Prize for not being Bush" (sauf bien sûr que cela les choque, ce qui donne un an après le prix de la Banque de Suède à Paul Krugman une nouvelle overdose de Schadenfreude).

    jeudi 8 octobre 2009

    Vetting



    Alain Auffray sur le malaise intérieur à la droite sur l'autobiographie ambiguë de Frédéric Mitterrand (il est évident qu'ils l'attaqueraient aussi s'il avait été de gauche et s'il n'avait pas eu le bon goût de plaire à la Cour)

    L'affaire donne des idées folles à droite. Dans les couloirs de l'Assemblée nationale un député UMP rêve d'un changement de République:

    "Si Mitterrand avait pu être auditionné par la représentation nationale avant d'être nommé, jamais il ne serait entré au gouvernement"

    Le député fait référence à la procédure de nomination des membres du gouvernement fédéral. Nommés par le président, les membres du cabinet doivent être présentés au Sénat des États-Unis pour "avis et consentement" (advice and consent) avant d'intégrer l'exécutif.

    Le chef de file des députés UMP Jean-François Copé, héraut de "l'hyperparlement", n'avait jamais osé aller aussi loin.


    En quoi est-ce une "idée folle" pour un parlementaire ?

    Je suis d'accord que ce serait une américanisation discutable qui va avec notre nouveau pseudo-Discours de l'Union, mais Sarkozy n'avait-il pas lui-même évoqué cette possibilité de créer plus d'auditions parlementaires (au moment où au contraire Bush puis Obama créent des "Czars" au lieu de ministres pour ne pas avoir à passer par le processus lourd) ?

    mercredi 7 octobre 2009

    Le Spiegel a un portrait de M.A.R. Barker !



    Via Grognardia, le créateur de L'Empire du Trône du Pétale a droit à un long article avec de splendides illustrations, Tekumel-Schöpfer M.A.R. Barker: Der vergessene Tolkien (j'aime beaucoup cette photo où on voit le Professeur avec des joueurs déguisés en prêtres de Vimuhla - en rouge - et Ksarul - le masque noir). Il y a une traduction anglaise .

    Si au moins ces articles permettaient au public de découvrir à quel point Raymond Feist a plagié le Tékumel de Barker dans Daughter of Empire...

    En soulignant et en ajoutant



    Dans son article sur l'Anti-Culte de la Personnalité (où les Conservateurs n'attaquent pas le Président américain pour des raisons objectives ou compréhensibles mais pour n'importe quel prétexte), Taibbi remarque :


    “Obama will call on citizens of all ages to serve America, by developing a plan to require 50 hours of community service in middle school and high school and 100 hours of community service in college every year.” (Emphasis added.)

    This is the first time I’ve ever seen someone write “emphasis added” and mean it in a literal sense — they literally added the emphasized passage.


    Hélas, ensuite, il fait du role-player-bashing, comme le faisait l'équipe de campagne de John McCain.


    It allows people to transfer real anxiety and fear and anger over real problems into this fictional arena where the only thing to worry about is the presidency of this evil black Wizard of Oz-like figure who lies about his birthplace and has secret plans to institute a clearly-will-never-happen program of national servitude.If you’re in that place mentally, you might as well be playing Dungeons and Dragons.

    mardi 6 octobre 2009

    Des secrets à Chanut



    Un des textes les plus célèbres des manuels français de philosophie est une lettre de la correspondance de Descartes à Pierre Chanut (1601-1667), celle du 6 juin 1647 où Descartes évoque l'idée d'un souvenir inconscient ("la Jeune Fille Louche") qui peut déterminer notre esprit tant qu'il n'en a pas pris conscience. Mais le texte pose certains problèmes particuliers qui montrent la complexité de la psychologie cartésienne mais aussi de sa morale.

    Descartes devient ami de Pierre Chanut vers 1644. Chanut est le beau-frère de l'avocat Claude Clerselier (1614-1684), ami de Descartes et traducteur de certaines de ses oeuvres latines depuis le début des années 1640. Chanut est diplomate et devient ambassadeur en Suède en 1645. Descartes, qui vit en Hollande mais craint d'être persécuté pour hérésie pélagianiste même dans ce hâvre de tolérance, finira par rejoindre la jeune reine Christine (1626-1689) en 1649, où il mourra peu de temps après.

    Avant de reparler de cette lettre, redonnons le dialogue antérieur.

  • Ironiquement, la première lettre qu'on ait de Descartes à Chanut (6 mars 1646, Garnier III, 644) commence justement par s'inquiéter du froid en Suède et dit qu'au moins il pourrait y faire des expériences sur les cristaux de glace...

  • Dans la seconde lettre (15 juin 1646, III, p. 656), Descartes dit que ses recherches sont demeurées surtout physiques et qu'il n'a donc hélas que peu de choses à dire sur l'anthropologie ou la morale, même s'il annonce qu'il travaille à son Traité des Passions de l'âme (lancé avec la correspondance avec la Princesse Elisabeth). Il écrit alors que l'intérêt de la physique pour la morale est surtout de ne plus craindre la mort (alors que d'habitude, il dit plutôt que l'intérêt est surtout de la reculer grâce à l'art médical).

  • La troisième lettre (1er novembre 1646, III p. 682) continue dans cet air facétieux et proclame son admiration pour la jeune Reine de Suède, Elisabeth de Bohème lui ayant montré combien les femmes peuvent accéder à la philosophie (Chanut lui a proposé d'envoyer ses écrits à Christine).

    Descartes dit être sans doute moins sage que les singes dont certains disent qu'ils feignent de ne pas pouvoir parler afin d'éviter tout travail, et il hésite à publier encore ses écrits de crainte des agitations publiques. Il dit aussi ne pas vouloir publier sur la morale car il a déjà trop de controverses théologiques en n'ayant écrit que sur les questions théoriques, même s'il travaille sur les Passions de l'âme. Les Passions sont en fait bonnes et nécessaires au bonheur de l'esprit, à condition d'être bien comprises et si on s'élève au-dessus de certaines. La Colère est sans doute mauvaise conseillère mais la Juste Indignation est bonne (cf. Traité des Passions de l'âme, §201 "Qu'il y a deux sortes de colère"), tout comme la passion fondamentale de l'Admiration (Passions, §70-78).

  • La 4e lettre à Chanut (1er février 1647, III, p. 709-724) commence à devenir plus longue et substantielle puisqu'elle porte sur l'Amour.

    Descartes commence par distinguer l'Amour intellectuel ou raisonnable (comme volonté d'une perfection par l'âme) et l'Amour comme passion (cf. Passions de l'âme, §79 sur l'Amour-passion puis §139 sur l'Amour intellectuel). Il y a donc une dissociation à faire entre des Passions en partie obscures et confuses parce qu'elles sont entretenues par notre union avec le corps (Principes de philosophie, IV, §190 Les sens intérieurs, les appétits naturels et les passions) et des sentiments et émotions purement intérieures à notre âme qui sont bien émotives et pourtant des pensées claires et distinctes (Passions de l'âme, §147-148 Des émotions intérieures de l'âme et de la vertu).

    Le lien entre les mouvements du corps et nos élans de l'esprit dépend d'associations par habitude (ce qui va permettre aussi d'en partie les modifier, Passions de l'âme, §50, comme on associe dans le langage des signes arbitraires à des sens).

    Puis Descartes résume la genèse réelle des Passions dans l'union avec le corps. C'est la joie et l'amour-passion (ainsi que tristesse et haine) depuis le plus jeune âge qui nous déterminent. Ce sont ces sentiments confus depuis notre enfance qui vont peser sur ce qu'aime intellectuellement notre âme. Descartes distingue ensuite à l'intérieur de l'Amour-passion ce qui est vraiment Amour (volonté de se joindre à la cause de joie) et Désir concupiscent où l'effet escompté compte plus que le bien de la cause de joie (Passions de l'âme, §81-82 Amour de bienveillance et Amour concupiscent).

    Puis Descartes se demande si la Raison par elle-même peut suffire à aimer le Dieu infini car nous n'en avons pas une représentation sensible par l'imagination et donc nous n'aurions pas assez de désir s'il n'y avait l'Incarnation (faite pour qu'on puisse se le representer) et (peut-être) la Grâce. Mais le fait de se représenter de manière analogique Dieu comme un Esprit comme nous-mêmes, malgré la différence infinie permet d'arriver à l'Amour intellectuel. En se détachant des sens et de l'imagination grâce à notre jugement, l'Esprit peut arriver à une reconnaissance infinie envers un Être parfait, source de toute perfection. Nous ne pouvons pas nous imaginer Dieu mais nous pouvons nous imaginer notre union et béatitude avec Lui.

    Descartes fait alors une comparaison osée entre Dieu et la Reine Christine, disant qu'on peut bien les aimer tous les deux malgré leur élévation. Comme le dit Ferdinand Alquié (note 1, p. 718), on voit ici une différence entre une théorie cartésienne de l'Analogie de l'Amour et celle de Pascal qui élève la Charité surnaturelle infiniment au-dessus de l'Esprit et de la Concupiscence charnelle (cf. Pensées Le Guern 290). L'Amour n'est pas recherche de son bien car il élève le bien de l'aimé au-delà son propre intérêt et l'amant est prêt au sacrifice de soi (comme Nisus se faisant tuer pour l'amour de son ami Euryale, cite Descartes).

    La fin arrive à la morale de l'Amour et de la Haine. L'Amour-passion d'un mauvais objet peut certes être dangereux mais l'Amour a au moins pour vertu de rendre joyeux, alors que la Haine rend triste et même méchant (même quand elle se dirige vers un objet mauvais). L'Amour peut avoir plus de force que la Haine et les âmes généreuses ont donc des Amours plus "ardentes" que n'importe quelle Haine.

  • La 5e lettre est écrite quatre mois plus tard (6 juin 1647, III, p. 736-742). C'est la fameuse lettre sur l'Amour et le Souvenir d'Enfance, comme préfiguration de la psychanalyse.

    Descartes commence par dire qu'il est heureux que la Reine Christine s'intéresse à sa Physique et commence par défendre sa thèse que l'Univers matériel ait une étendue indéfinie alors que le temps peut avoir un commencement (Dieu créant de manière continue de son éternité intemporelle chaque instant). Descartes doit avoir confiance en Chanut car il se montre alors assez audacieux. Il critique aussi l'idée que l'Homme doive être le vrai "Centre" ou bien la cause finale de tout l'Univers créé car Dieu seul est cause finale et cause efficiente. Ces Espaces in(dé)finis ne nous enlèvent rien. Rien n'interdit de croire, même si la Révélation nous visait, nous, que Jésus ne soit mort non pas seulement pour nous mais aussi pour une infinité d'autres êtres vivant autour d'autres étoiles, sans que cela ne nous retire une perfection.

    Puis Descartes revient sur les causes de l'Amour. Il distingue à nouveau des motifs dans l'esprit et des causes dans le corps et dit qu'il ne traitera que des secondes, qui viennent de plis dans le système nerveux central et dans le cerveau. Il donne un exemple d'association. Il aimait quand il était enfant une jeune fille atteinte de strabisme mais avait oublié cela. Puis il avait une tendance à être attiré par les femmes ayant le même défaut avant qu'il ne se souvienne de cette cause. Le fait d'en avoir pris conscience a suffi à le libérer de cette détermination inconsciente ("inclinations secrètes") venue des traces physiques dans son corps.

    C'est parce que les causes physiques de nos Passions peuvent être aveugles qu'il y a donc bien un Inconscient, bien que Descartes ne cesse de dire que toute pensée de l'Esprit est toujours consciente et toujours actuellement "aperçue". Cet Inconscient est seulement corporel, dans les plis et les traces mnésiques ou les associations et automatismes du corps. Les Passions sont bonnes mais il faut se défier de s'y laisser aller sans jugement.

    Pourtant, un passage ne me paraît pas entièrement clair à ce moment-là :

    Lorsque ces inclinations secrètes ont leur cause en l'esprit et non dans le corps, je crois qu'elles doivent toujours être suivies ; et la marque principale qui les fait connaître est que celles qui viennent de l'esprit sont réciproques, ce qui n'arrive pas souvent aux autres.


    Donc Descartes, philosophe qui tend à identifier complètement Esprit et Conscience pour repousser l'Inconscient dans le Corps, dit que nous avons aussi de bonnes "inclinations secrètes", des élans et penchants qui viennent de l'esprit et non pas du corps, et qui nous poussent à estimer des personnes de bien qui doivent donc aussi estimer nos propres vertus. Mais si ces inclinations sont secrètes sans être des associations, c'est donc bien que l'esprit n'est pas complètement transparent à lui-même, en dehors même de l'opacité de son rapport à l'étendue corporelle.

    C'est donc bien une dimension secondaire de l'inconscient cartésien : la Volonté libre de l'esprit a aussi une affectivité purement interne. Pour prendre le langage kantien, il s'agirait donc d'une auto-affection où la Volonté infinie peut jouir d'être en quelque sorte passive au bien ou au vrai, sans passion venue du corps.

    On peut ironiser parfois sur l'auto-construction moderne, la tabula rasa (par exemple, la lettre à Beeckman, 17 octobre 1630 où il dit que nul ne peut rien apprendre à quelqu'un s'il ne le retrouve par lui-même). Mais Descartes fait aussi l'éloge de la Reconnaissance comme passion essentielle et comme vertu (lettre à Jean de Silhon, mars 1648).

    Cette joie de passions voulues librement est ce qu'exprime l'article 147 des Passions de l'âme :

    Art. 147. Des émotions intérieures de l’âme.

    J’ajouterai seulement encore ici une considération qui me semble beaucoup servir pour nous empêcher de recevoir aucune incommodité des passions ; c’est que notre bien et notre mal dépendent principalement des émotions intérieures qui ne sont excitées en l’âme que par l’âme même, en quoi elles diffèrent de ces passions, qui dépendent toujours de quelque mouvement des esprits ; et bien que ces émotions de l’âme soient souvent jointes avec les passions qui leur sont semblables, elles peuvent souvent aussi se rencontrer avec d’autres, et même naître de celles qui leur sont contraires.

    Par exemple, lorsqu’un mari pleure sa femme morte, laquelle (ainsi qu’il arrive quelquefois) il serait fâché de voir ressuscitée, il se peut faire que son cœur est serré par la tristesse que l’appareil des funérailles et l’absence d’une personne à la conversation de laquelle il était accoutumé excitent en lui ; et il se peut faire que quelques restes d’amour ou de pitié qui se présentent à son imagination tirent de véritables larmes de ses yeux, nonobstant qu’il sente cependant une joie secrète dans le plus intérieur de son âme, l’émotion de laquelle a tant de pouvoir que la tristesse et les larmes qui l’accompagnent ne peuvent rien diminuer de sa force.

    Et lorsque nous lisons des aventures étranges dans un livre, ou que nous les voyons représenter sur un théâtre, cela excite quelquefois en nous la tristesse, quelquefois la joie, ou l’amour, ou la haine, et généralement toutes les passions, selon la diversité des objets qui s’offrent à notre imagination ; mais avec cela nous avons du plaisir de les sentir exciter en nous, et ce plaisir est une joie intellectuelle qui peut aussi bien naître de la tristesse que de toutes les autres passions.

    Art. 148. Que l’exercice de la vertu est un souverain remède contre les passions.

    Or, d’autant que ces émotions intérieures nous touchent de plus près et ont, par conséquent, beaucoup plus de pouvoir sur nous que les passions, dont elles diffèrent, qui se rencontrent avec elles, il est certain que, pourvu que notre âme ait toujours de quoi se contenter en son intérieur, tous les troubles qui viennent d’ailleurs n’ont aucun pouvoir de lui nuire ; mais plutôt ils servent à augmenter sa joie, en ce que, voyant qu’elle ne peut être offensée par eux, cela lui fait connaître sa perfection.

    Et afin que notre âme ait ainsi de quoi être contente, elle n’a besoin que de suivre exactement la vertu. Car quiconque a vécu en telle sorte que sa conscience ne lui peut reprocher qu’il n’ait jamais manqué à faire toutes les choses qu’il a jugées être les meilleures (qui est ce que je nomme ici suivre la vertu), il en reçoit une satisfaction qui est si puissante pour le rendre heureux, que les plus violents efforts des passions n’ont jamais assez de pouvoir pour troubler la tranquillité de son âme.


    Le premier exemple (la joie d'un veuf à faire son deuil et à pleurer) est provocateur (surtout dans le contexte d'écrits à Elisabeth qui ont commencé par la question du deuil).

    En ce cas, on voit que les "émotions intérieures" peuvent être une sorte d'heureuse confusion des sentiments qui ne vient pas seulement des Passions issues du corps mais plutôt des contrastes entre les "mouvements" de notre volonté et ceux de notre imagination corporelle. Le bonheur cartésien ne se fait donc pas par un conflit entre les deux mais par ce jeu où une sorte de repli du dedans recèle la vérité des liens en dehors. Je ressens en moi une joie intérieure qui donne le sens réel à une passion extérieure d'apparente tristesse (conformément au paradoxe aristotélicien de la Poétique).

    Symétriquement, Descartes écrivait deux ans avant dans sa célèbre lettre à la Princesse Elisabeth du 6 octobre 1645 contre un bonheur illusoire gâché par la conscience interne de sa fausseté :

    Ainsi je n'approuve point qu'on tâche à se tromper, en se repaissant de fausses imaginations ; car tout le plaisir qui en revient, ne peut toucher que la superficie de l'âme, laquelle sent cependant une amertume intérieure, en s'apercevant qu'ils sont faux.


    C'est donc bien que dans sa connaissance, même l'âme cartésienne ne peut pas être simple et qu'elle va se diviser en "superficie" et profondeurs secrètes. Même la philosopie de la Conscience transparente était clairement consciente qu'elle ne l'était pas, sachant déjà ses abîmes et ses propres labyrinthes.