lundi 31 août 2009

Mickey mange L'Araignée



Le groupe Disney achète Marvel Entertainment.

Donc les deux éditeurs de comic-books vont chacun appartenir à un géant : DC est une filiale de Time-Warner et Marvel de Disney.

Oui, cela ne va pas changer grand-chose (sauf peut-être pour la production des films ?). Ils ne vont pas se mettre à faire des happy endings à Dark Reign pour faire plaisir à la Maison mère (ils vont le faire parce qu'ils n'ont pas de meilleure idée).

Dessin de 1967 par Wally Wood (1927-1981)


Add. Voir l'analyse de Laureline Karaboudjan

[Vie brève] Kavadh



A l'époque où le dernier César romain avait finalement succombé sous Odoacre et où le Basileus Zénon l'Isaurien payait Théodoric pour lutter contre Odoacre, Kavadh ("Cavade" ou Kaveh, Kawad, Kobad ou Cabades) devint le Shāhanshāh, le Rois des Rois, de la dynastie sassanide.

L'Empire Perse était à cette époque envahi aussi par des Barbares, les Huns Hephthalites et le père de Kavadh, Peroz, était mort en les combattant. Kavadh, alors âgé de 30 ans, s'allia aux Huns Blancs contre son oncle qui avait pris le pouvoir, il marcha sur la capitale Ctésiphon sur le Tigre, vainquit son oncle et lui creva les yeux au fer chaud (ou selon d'autres, à l'huile bouillante).

La religion de l'Empire perse était une forme du Zoroastrisme antique, qui adorait plusieurs divinités dont Zurvan, l'Hypostase du Temps, qui se divisait en deux Dieux jumeaux opposés, Ormuzd, le Dieu de la Lumière et du Bien et Ahriman, le Dieu des Ténèbres et du Mal. Le culte se centrait sur des Feus sacrés, symboles d'Ormuzd.

Mais le Roi des Rois Kavadh avait à ses côtés un nouveau prophète, Mazdak. Mazdak critiquait la caste des Mages, les prêtres zoroastriens, et prêchait le végétarisme, le pacifisme et la mise en commun de toutes les propriétés privées, ainsi que l'amour libre - d'autres disent que c'était une mise en commun des femmes de force, pour éviter tout conflit, et que ce fut le point qui souleva le plus d'opposition.

Kavadh fit fermer les Temples du Feu et il accepta tant les doctrines de Mazdak qu'il proposa même que le Prophète couche avec son épouse le Reine (même si son fils, le futur Chosroès dissuada Mazdak).

Les Mazdakistes créèrent des programmes d'aide aux plus pauvres mais cela dégénéra aussi avec des émeutes et pillages contre les palais de la noblesse.

Huit ans après son arrivée au pouvoir et son essai de Monarque communiste, le Roi des Rois Kavadh fut déposé par la noblesse et jeté dans le Château de l'Oubli, en Susiane, ainsi nommé car il était interdit à tous sous peine de mort de prononcer ensuite ne serait-ce que les noms de ses captifs. Son frère Jāmāsp lui succéda.

La femme de Kavadh séduisit alors un gardien (sous injonction de Kavadh) et elle put ainsi entrer dans le Château de l'Oubli. Elle échangea ses vêtements avec Kavadh qui s'évada ainsi du Léthé, déguisé dans les atours de son épouse (on ignore ce qu'il advint de la fidèle et courageuse Reine, Procope dit que les Historiens perses ne sont pas d'accord - cf. l'évasion de Lavalette).



Kavadh s'allia à nouveau aux Huns Blancs à qui l'Iran versait tribut et il reprit son trône à son frère.

Mais la prison l'avait rendu moins indulgents envers les troubles révolutionnaires du Mazdakisme qui continuaient.

On organisa un débat théologique entre Mazdak et les Mages zoroastriens devant le trône du Roi des Rois. On dit que les Mages l'emportèrent sur le Prophète communiste.

Kavadh persécuta alors les Mazadakistes et les extermina. Kavadh et son fils Chosroès firent pendre Mazdak et même un des Princes qui avait voulut rester fidèle à cette secte.

Il fut victorieux contre Constantinople et, juste avant de mourir, en 531, à 88 ans, il apprit même la victoire perse contre le Général Bélisaire en Arménie, qui contraignit les Byzantins et leurs alliés arabes à verser tribut à la Perse.

(Note : Procope, dans son Histoire des Guerres perses, identifie comme un seul épisode les deux fois où Kavadh a été renversé, soit par son oncle dans sa jeunesse, soit par son frère à cause du Mazdakisme.)

Brèves



  • Au Gabon, selon un correspondant (un peu narquois), Ali Bongo fait sérieusement campagne "sur le fait qu'il incarne la rupture et le changement", après 42 ans de dictature de son père, dont il était ministre de la Défense.

  • Le système inhumain de la santé américaine : "votre mari a une maladie dégénérative ? Vous devriez divorcer, les coûts vont devenir astronomiques".

  • Une bonne illustration du sophisme conservateur selon lequel la couverture santé serait nécessairement une ressource rare qui exige que certains en soient privés pour que les autres puissent avoir des soins adéquats.

    18 000 personnes meurent chaque année aux USA seulement à cause de l'absence de couverture médicale. Mais les spin doctors disent qu'en parler en termes moraux ne serait pas convaincant.

  • L'ancien chef de la minorité démocrate et qui a failli devenir Tsar d'Obama sur la réforme de la santé (avant qu'on ne découvre qu'il ne payait pas ses impôts), Tom Daschle ne voit pas de problème à être employé par l'assureur privé UnitedHealth Group avec un argument-massue "Vous préféreriez qu'ils payent Glenn Beck ou Sarah Palin ?".

  • Greenwald sur la méritocratie américaine :


    They should convene a panel for the next Meet the Press with Jenna Bush Hager, Luke Russert, Liz Cheney, Megan McCain and Jonah Goldberg, and they should have Chris Wallace moderate it. They can all bash affirmative action and talk about how vitally important it is that the U.S. remain a Great Meritocracy because it's really unfair for anything other than merit to determine position and employment. They can interview Lisa Murkowski, Evan Bayh, Jeb Bush, Bob Casey, Mark Pryor, Jay Rockefeller, Dan Lipinksi, and Harold Ford, Jr. about personal responsibility and the virtues of self-sufficiency. Bill Kristol, Tucker Carlson and John Podhoretz can provide moving commentary on how America is so special because all that matters is merit, not who you know or where you come from.


  • J'ignore les vraies causes sociales de la faible natalité japonaise mais Matthew Ygg dit qu'il faudra bien que le Japon augmente l'immigration pour compenser le vieillissement, même s'il y a des résistances culturelles.

    Un commentateur conservateur rétorque que le Japon ferait mieux de restreindre l'avortement... mais un autre raconte alors le cas de la dictature roumaine et je n'avais jamais vu formuler ainsi l'enchaînement causal du désastre :


    "There’s at least one country where restricting abortion did work, and in combination with pro-natalist policies led to a population boom. Ceaucescu’s Romania was able to get the birth rate from around 2.5 children per woman to around 3.0, and all it took was virtual bans on abortion and divorce, a total ban on contraception, a 20% additional flat tax on childless people over the age of 25, uniformed police administering mandatory monthly pregnancy tests to all women of childbearing age, and requiring married couples who had not borne a child recently to testify under oath regarding their sex lives. Also, as a bonus Romania got an epidemic of deaths from illegal abortions, an army of homeless street children, and an overloaded orphanage system requiring the reuse of medical supplies from adult hospitals, which led to half of the continent’s juvenile AIDS cases. Win-win!"

  • dimanche 30 août 2009

    Examined Life



    Depuis hier, Astra Taylor a mis sur YouTube gratuitement son film sur les philosophes contemporains, Examined Life: Philosophy is in the streets (2008) en 9 parties de 10 minutes.

    Le documentaire a comme gimmick de faire parler les 8 philosophes anglophones (presque tous très "Continentaux" au sens large) en marche dans les rues de diverses villes, et le thème général est le questionnement philosophique et l'éthique. Il y a dans l'ordre Cornel West, Avital Ronell, Peter Singer, Kwame Anthony Appiah, Martha Nussbaum, Michael Hardt, Slavoj Žižek et Judith Butler.

    La première partie commence avec Cornel West (qu'on revoit à la partie 5/6 et à la partie 9), filmé dans une automobile (conduite par la réalisatrice). Il est réduit à une sorte de slogan simplificateur en allitération sur la lettre D qui fait plus penser aux moyens mnémotechniques de management qu'à de la poésie : la philosophie est une lutte du Désire vs Death, du Dialog vs Dogmatism & Democracy vs Domination. Quand il revient dans la 5e partie, il se met à citer des douzaines de références philosophiques ou littéraires mais semble en rester à un discours vaguement existentialiste sur la Finitude et la faillibilité (mais j'aime bien l'idée que la Décomposition cadavérique serait plus intéressante à méditer dans sa concrétude que l'événement "abstrait" de la mort).

    Puis Avital Ronell, qui marche dans Central Park, est aussi vide que d'habitude et dit que son éthique, c'est l'ouverture à la contingence absolue de l'être parce que dès qu'on cherche une Signification, on va l'imposer violemment et devenir George W. Bush. Cette oeuvre est sans doute la pire dénonciation de la philosophie qu'on puisse faire (en dehors des escroqueries de Virilio, bien sûr).

    On revient à un peu d'éthique un peu plus précise avec Peter Singer, devant les vitrines de New York pour réciter à nouveau son argument utilitariste de responsabilité négative (dès que vous achetez quelque chose d'inutile, vous êtes responsable de la mort de l'enfant du Tiers-Monde que vous auriez pu sauver). Le problème avec le seul philosophe analytique représenté est que c'est une vue systématique qu'on peut résumer facilement mais qui ne semble pas très plausible.

    Kwame Anthony Appiah se promène dans un aéroport (qui semble être Roissy CDG ?) et expose son Cosmopolitisme qui se veut non-abstrait en intégrant les normes locales communautaires tant qu'elles accomplissent leurs fonctions. Il donne un bon exemple de norme où on peut être relativiste (norme patrilinéaire ou matrilinéaire) mais ne peut développer la limitation du relativisme culturel (qui devient philosophiquement un risque plus réel que l'éthnocentrisme discrédité).

    Martha Nussbaum, en se promenant dans un parc, introduit, assez clairement, son argument en faveur d'une théorie "aristotélicienne" des droits fondée sur les capacités réelles des agents et non pas sur une théorie d'un Contrat social abstrait, mais je n'ai pas compris quelles étaient les conséquences pratiques face à la théorie rawlsienne dans l'accès à des droits-créances comme la santé ou les droits des handicappés.

    Michael Hardt rame sur une barque dans le Réservoir Lac de Central Park et tente de réhabiliter le concept de "Révolution", en refusant à la fois une nouvelle hégémonie étatique du prolétariat et le refus de tout pouvoir. Encore une fois, on ne voit pas bien dans quelle direction ce projet révolutionnaire va lorsqu'il dit simplement qu'il s'agit de faire revivre la démocratie ici et maintenant contre ses déviations.

    6/7 Slavoj Žižek (sur qui la réalisatrice avait déjà fait un film hagiographique en 2005, Žižek!) choisit de manière plus originale d'être dans une péniche d'ordures et de déchets. Žižek réussit même à rester presque sur un sujet unifié, ce qui est rare chez lui, et il commence par critiquer dans l'écologie une idéologie néo-conservatrice remplaçant l'ordre divin par la Nature, puis il critique la critique de l'écologie politique comme un déni des catastrophes à venir et fait sa synthèse dans la nécessité d'accepter et d'aimer l'artificiel et le déchet à l'intérieur d'un monde sécularisé et désenchanté.

    Le dernier entretien est avec Judith Butler et la soeur de la réalisatrice, Sunaura Taylor, handicappée atteinte d'arthrogrypose, en chaise roulante, où elles parlent de la politique du handicap et de l'accessibilité, que Butler compare à la discipline des corps dans la construction sociale des "genders". Il y aurait peut-être un film plus unifié qui aurait tourné autour de ces promenades si le dialogue avait été possible entre Butler, star de la philo continentale à la Foucault-Deleuze, et Nussbaum, star académique plus classique.

    Cornel West revient à la fin pour définir notre situation culturelle comme une tentative de se déprendre du Romantisme et sa nostalgie déchirante pour une Totalité perdue, ce qui conduit toujours à une déception vis-à-vis de toute réalisation. Malgré son ton de prédication enthousiaste, et un peu mystique, et son name-dropping incessant, il réussit parfois à suggérer quelques idées.

    Damned if you do



    J'ai trouvé le Discours de clôture de l'Université de La Rochelle de Martine Aubry plutôt réussi. Elle ne réussira peut-être pas à l'emporter lors de primaires mais je ne vois pas vraiment ce qui aurait pu être un meilleur choix pour diriger le principal Parti d'opposition, maintenant que DSK, Hollande et Royal se sont tous auto-détruits.

    Le discours médiatique sur Martine Aubry est enfermé sur le présupposé qu'elle ne peut que mal-faire. Dès qu'elle essaye de donner une direction ou critique un membre (qui demandait qu'une agence de pub relance son parti), on l'accuse d'être autoritaire et sectaire. Dès qu'elle essaye de concilier les divergences, on l'accuse d'être aussi pusillanime que le long règne de François Hollande.

    Add. Les médias (même Libé) ont retenu qu'elle avait regretté que Badinguet ne lui emprunte pas plus d'idées. C'est sans doute une des choses les plus bizarres qu'elle ait dites (elle regretterait aussi qu'il se les approprie) et cela doit expliquer pourquoi c'est ce qu'on répète (le passage sur la "profitation" sonnait aussi un peu faux, comme une récupération du conflit plus digne de Ségolène Royal).

    Elections législatives japonaises



    Je n'ai plus parlé de politique japonaise depuis l'arrivée au pouvoir en septembre 2007 de Yasuo Fukuda. Il faut dire que la politique japonaise est l'une des plus ennuyeuses de toutes les démocraties. Fukuda avait à l'époque battu à l'intérieur du Parti conservateur le plus charismatique et plus à droite Tarō Asō, qui lui succéda comme Premier ministre exactement un an plus tard.

    Il semble donc d'après les sondages que ces élections législatives du 30 août 2009 vont enfin voir une alternance nette et peut-être même une victoire écrasante de l'Opposition.

    Il y avait déjà eu la dernière fois une brève Coalition d'août 1993 à janvier 1996 (et encore, le Parti social-démocrate avait fait coalition avec le Parti libéral-démocrate pendant le gouvernement de Tomiichi_Murayama depuis juin 1994, ce qui les avait durablement décrédibilisé : un peu comme si DSK s'alliait à l'UMP contre le MoDem).

    L'avantage de l'alternance - même symbolique si les programmes sont assez similaires - est que le pays a une chance d'atteindre enfin un système à deux partis alors que les coalitions de l'Opposition n'ont jamais réussi à lutter longtemps contre le Parti libéral-démocrate (Jiyū-Minshutō, PLD) de l'oligarchie japonaise, le Parti conservateur le plus continûment au pouvoir de toutes les démocraties de la planète (sauf si on comptait le Mexique comme une "démocratie").

    Le Parti démocrate du Japon (Minshutō) a été formé en 1998 sur les ruines de la brève coalition de 1993-1994. Le Parti démocrate (PDJ) a d'anciens membres centre-droit du PLD mais se veut plus "social-démocrate" (le vrai Parti social-démocrate (Shakai Minshu-tō) a glissé dans l'obscurité à cause d'une position trop pacifiste et conciliatrice vis-à-vis de la Corée du Nord, atteignant seulement 7 sièges). Le PDJ a aujourd'hui 113 sièges sur 480 à la Chambre des Représentants (Shūgiin) et est devenu majoritaire à la Chambre Haute de la Diète (Sangiin).

    Tarō Asō, 69 ans, le dirigeant du PLD, appartient à la haute aristocratie du Japon, et a même des liens avec la famille impériale. Son arrière-arrière grand-père, "le dernier Samourai", dirigea la modernisation du Japon à la fin du XIXe siècle et son grand-père fut Premier ministre après la Guerre. Asō est d'ailleurs Catholique comme ce grand-père (1% des Japonais se disent chrétiens aujourd'hui). Il hérita d'un empire industriel (bâtiments et mines, des prisonniers de guerre travaillèrent même dans ses mines pendant la Seconde Guerre mondiale) et il est connu pour des propos radicaux et militaristes, contre toute demande d'excuses pour l'impérialisme japonais.

    Yukio Hatoyama, 62 ans, dirigeant du PDJ, est le petit-fils d'un Premier ministre PLD dans les années 50 (rival du grand-père de Tarō Asō) et fils d'un ministre PLD des Affaires étrangères. Il hérite d'un empire industriel (les Pneus Bridgestone) et son petit frère Kunio Hatoyama est entré en politique avant lui. Hatoyama fut longtemps universitaire avant de succéder à son père sur l'île d'Hokkaido. Hatoyama quitta le PLD en 1993 (Kunio l'a rejoint avant de revenir au bercail en 2000), l'année de la coalition centre-socialiste, et il fut l'un des fondateurs du PDJ, dont il représente une des factions dominantes au centre-droit, même si son Parti démocrate semble bien avoir évolué plus à gauche (ce qui expliquerait en partie que son frère Kunio Hatoyama soit devenu Ministre de la justice de Tarō Asō). Yukio Hatayama devient chef du PDJ en mai 2009 quand son prédécesseur doit partir pour corruption et va donc sans doute devenir le nouveau Premier ministre sans trop dépendre des hasards d'une coalition.


    (Yukio Hatayama avec le programme de son Parti)


    Autrement dit, un héritier richissime ex-PLD va succéder à un héritier richissime PLD. Mais c'est pourtant une rupture politique.

    Le Japon traverse une longue crise qui a commencé bien avant la Récession actuelle. La population de 127 millions d'habitants vieillit et va décroître (Hatoyama a promis une hausse des allocations familiales de 26000 ¥ (200 €) par mois). Le chômage est à un sommet historique à 5,7%. L'Etat japonais est le pays industrialisé le plus endetté du monde (avec une dette publique qui représente entre 175% et 200% de son PIB, la France ou les USA sont à 60-65%, l'Italie à 105%), mais il y a des réserves de capitaux et d'épargne.

    Le PDJ n'a pas de réforme révolutionnaire en dehors du discours Obama sur le Changement mais promet un soutien au protectionnisme agricole et une hausse du salaire minimum (qui varie selon les secteurs autour de 5000¥ par jour, 37€, soit environ la moitié du nôtre).

    Asō a essayé de gêner Hatoyama et le PDJ en interdisant la campagne sur Internet, parce que l'électorat PDJ est plus jeune. Mais même l'électorat centre-droit semble enfin prêt à tenter le Changement contre le monopartisme.

    Le système est un mélange de proportionnelle et de majoritaire à un tour : sur les 480 sièges, 300 sont des circonscriptions uninominales comme dans le système britannique et 180 (37%) viennent de 11 grandes circonscriptions au scrutin de liste proportionnel. Le PDJ pourrait gagner jusqu'à 240 circonscriptions (contre 52 en 2005) et près de 90 au système proportionnel (contre 61 en 2005).

    On s'attend (d'après ce sondage) à ce que le PDJ passe de 113 sièges à plus de 300 sur 480. Il n'aurait donc même pas besoin d'attirer le petit parti centre-droite Kōmeitō du mouvement bouddhiste Sōka Gakkai, ni le Parti social-démocrate, désormais complètement marginalisé derrière le Parti communiste. La vraie rupture n'est donc pas seulement qu'il y ait alternance mais qu'elle se fasse autour d'un seul Parti d'opposition, bien plus unifié que les coalitions précédentes.

    samedi 29 août 2009

    [JDR] Diverses Geekeries



    Je devrais peut-être scinder le Blog en deux pour que ceux qui préfèrent des Geekeries de jeu de rôle n'aient pas à éviter des posts sur la Health (S)Care, et vice versa. Mais pour l'instant les crochets suffiront à distinguer les messages.

  • D'abord, un changement d'opinion ou Mea Culpa.

    En 2006, j'avais un peu vite critiqué Ptolus en disant qu'elle n'apportait pas grand-chose aux Villes Imaginaires de jeu de rôle - j'avais même dit que je ne voyais pas ce qu'on pouvait y faire qu'on ne pourrait pas faire dans n'importe quelle autre ville. Dans les jeux de rôle, j'aime surtout les cartes (comme rêves de représenter toute la réalité en un simple schéma) et les univers urbains (qui conduisent souvent à des cadres plus complexes que l'environnement naturel) et maintenant que j'ai lu la version complète de Ptolus, je suis plus impressionné.

    Avec les annexes et illustrations, Ptolus a plus de 800 pages mais la présentation a le meilleur Index que j'ai jamais vu : en plus d'un Glossaire et Index final (p. 658-669), il y a en effet sur chaque page un renvoi pour chaque nom propre dans la marge aux autres occurrences principales. C'est infiniment pratique comme les manuels de jeu de rôle ont une lecture moins linéaire que d'autres ouvrages.

    La quantité incroyable d'organisations et de personnages secondaires donne toute sa dimension à cette ville. Greyhawk ou Waterdeep n'ont jamais atteint ce niveau de développement. Et Monte Cook a été assez serviable pour ne pas se contenter d'un cadre : il y a de nombreuses bases de scénarios.

    J'ai néanmoins quelques problèmes.

    Le premier est majeur : la ville a été construite à l'ombre d'un gigantesque Pic sinistre qu'on sait être maudit et le domaine de divers Grands sorciers maléfiques et de Morts-vivants. Pour comparer avec Tolkien, il faut donc imaginer quelque chose comme Minas Tirith construite directement autour de Barad-dûr. Je trouve cela un peu difficile à admettre (même Minas Ithil est à distance). Depuis des siècles, les habitants de Ptolus (dirigés par une religion monothéiste qui ressemble au Christianisme) n'ont jamais fait tomber ou du moins tenté de purifier définitivement ce Pic ? Pourquoi ont-ils attendu depuis des siècles pour que les personnages-joueurs arrivent ? On comprend qu'on y construise une Forteresse mais pas qu'une métropole s'y développe, sauf si on donne des raisons économiques vraiment convaincantes. Cela endommage un peu la "crédibilité".

    Le second problème est la "Technologie magique" qui finit par faire penser à un gag. Les habitants fortunés peuvent avoir accès à des objets magiques qui simulent un téléphone portable ou une carte de crédit. C'est facile à retirer mais je crains que cela ne semble un peu ridicule à certains joueurs. D'un autre côté, on pourrait répondre que ce serait l'évolution logique d'un monde de D&D où la Magie est très répandue. Et une solution serait de réduire le premier problème par le second : la ville s'est développée à cause de cette curieuse Technologie et d'un avantage industriel par rapport au reste de l'Empire (à cause des Nains mais aussi de l'inquiétante "Chaositech" issue de Ghul et des secrets du Pic).

    Voici une petite présentation de la cité de Ptolus.




    • Présentation générale : Ptolus est une cité cosmopolite au bord de la mer, d'environ 75 000 habitants (avec plus des deux tiers d'humains mais aussi une population d'Elfes, de Nains et d'Halflings, ainsi que d'autres races mineures comme des Centaures ou des félinoïdes Litoriens). Elle est construite au pied d'un Pic anormal, qui s'élève à l'ouest à près d'un kilomètre hors de toute formation montagneuse et qui jette donc une ombre imposante dès la fin de journée. On ignore son origine mais on sait qu'il y a mille ans un Sorcier nommé Ghul s'en servit comme repaire.

    • Histoire : Ghul construisit son château sur le Pic il y a mille ans et il envahit les terres aux alentours. Une coalition de Nains, d'Elfes et d'humains le vaincquirent et fondèrent la forteresse de Valgarde pour surveiller les ruines.
      Il y a 700 ans, l'Empire humain de Tarsis fut fondé à l'est, et il y a 300 ans ils fondent le Port de Ptolus près de Valgarde (qui fut ensuite absorbée).
      Il y a 200 ans, l'Eglise impériale de Lothian met en place une Inquisition contre la Magie. Ptolus est plus tolérante que le reste de l'Empire et devient un lieu d'asile. Les Mages de Ptolus s'organisent dans la Pyramide Inversée.
      Depuis un demi-siècle, l'Inquisition a été arrêtée et le vieux Prince de l'Eglise (chef du pouvoir spirituel) s'est éloigné de Tarsis et s'est installé à Ptolus.

    • Gouvernement : La Cité est dirigée par un Comissaire nommé par l'Empire tarsisien, le vétéran Igor Urnst, mais le Conseil est aussi influencé par Kirian Ylestos (Prince de l'Eglise de Lothian), les Guildes et les Maisons nobles. La Garde de Ptolus est dirigée par 12 Commandants (dont un être qu'on dit d'origine céleste), et elle est soutenue par une organisation religieuse nommée les Soeurs du Silence, des femmes qui ont fait voeu de ne plus parler.

    • Géographie : La ville est séparée en plusieurs hauteurs avec des falaises. En haut à l'ouest se trouve le Pic et le Quartier de la Noblesse. Plus bas vers l'est, la Vieille Ville et encore plus bas la ville avec son Quartier des Temples, ses divers Marchés, son quartier des Guildes et ses Docks. Au nord-est se trouve la grande Nécropole, quartier des cimetières hantés.

    • Organisations : Les organisations principales de Ptolus sont en plus de l'Eglise de Lothian, la Pyramide Inversée (réservée à des Mages déjà avancés), les Apothicaires des Songes (qui vendent des produits magiques), la Shuul (Société de Technologie) et les Sorn (Société de magie rivale de la Pyramide). Une nouvelle profession est celle d'Aventurier, qui explorent les sous-sols de Ptolus depuis quelques années.
      Il y a plusieurs Ordres de Chevalerie (comme les Chevaliers de la Croix d'Or, les Chevaliers-Bardes des Cordes et les Chevaliers de la Muraille) et bien sûr des organisations criminelles dont les principales sont la famille Balacazar et leurs rivaux, le nouveau réseau criminel de Kevris Tuecorbeau, une nouvelle venue.

      La Noblesse de Ptolus est divisée en dix Maisons principales : les Abanar (patrons du commerce), les Dallimothan (amis des Dragons), les Erthuo (demi-elfes amis des lettres), les Kath (amis des arts), les Khatru (amis des Paladins), les Nagel (protecteurs des Chevaliers), les Rau (amis des pirates), les Sadar (amis des Mages), les Shever (amis de la Technologie) et les Vladaam (amis des Démons).


  • Ken Hite (créateur du nouveau jeu de rôle sur Lovecraft, Trail of Cthulhu, concurrent modernisé de Call of Cthulhu) a eu une idée curieuse pour le jeu de superhéos Mutants & Masterminds : un univers de superhéros créé par Lovecraft. Il a ainsi mélangé le Mythe de Cthulhu habituel, les Pulps des années 30 et les supérhéros de la compagnie Nedor Comics (qui sont maintenant passés dans le domaine public et ont déjà été repris dans diverses autres continuités).

    Kenneth Hite avait déjà proposé (bien avant 1602 de Neil Gaiman) des uchronies intéressantes de superhéros dans sa rubrique Suppressed Transmissions : utiliser l'Antiquité romaine ou bien les cités de la Renaissance.

  • Comme je trouve que je ne joue pas assez mais que mon cerveau dégénéré par Google, ma paresse et par une forme de décrépitude neuronale prématurée n'arrive plus à créer quoi que ce soit, je me suis dit que je devrais m'acheter des scénarios et plus seulement des descriptions d'Univers.

    Les prix ENnie 2009 de la meilleure Aventure ont été remis à un scénario de Paizo, Howl of the Carrion King, et à un module pour D&D4, King of the Trollhaunts Warrens.

    Comme les échos sur ce dernier, Le Roi des Galeries Hantées des Trolls, étaient très positifs, j'ai donc voulu l'essayer et si c'est la meilleure chose que peut offrir D&D 4e édition, il vaut mieux que j'évite tout ce jeu. Les reviewers disaient qu'il y avait du Roleplay et du Combat. En fait, il y a sans doute une goutte de Roleplay le temps d'avoir la mission et ensuite c'est 90% de Wargame tactique contre les Trolls. Les cartes sont réussies mais ce n'est vraiment pas pour ce genre de compétition que je joue au jeu de rôle.



    Un autre problème est que le scénario est pour le Niveau 10 (pour qu'ils puissent affronter des adversaires aussi difficiles que des Trolls) mais que l'ambiance semble encore être aussi peu politique et grandiose qu'au Niveau 1 : encore un petit village à défendre contre une horde inhumaine.

    Certes, il y a quelques éléments d'atmosphère féérique et celtique qui pourraient être intéressants : les aventuriers doivent défendre un village qui abrite un Portail de pierre vers le monde de Féérie et le Chef troll vise plus cette Porte qu'autre chose. Le scénario est de toute évidence un remake du vieux Against the Giants. Mais les choses ne se sont guère améliorées depuis ce médiocre scénario de Gary Gygax.

  • J'ai aussi essayé une aventure pour Mutants & Masterminds, Time of Vengeance qu'on m'a recommandée comme un des meilleurs scénarios publiés pour les superhéros et je suis plutôt satisfait.

    Je ne gâcherais pas mais il pourrait sembler que le scénario est primaire (plusieurs criminels attaquent la ville et sèment l'Apocalypse biblique) si les joueurs ne commencent pas à enquêter sur les motivations et l'origine réelle de la personne qui dirige cette destruction. Et j'apprécie même que la question de sa réhabilitation soit envisagée aussi sérieusement : on ne lutte pas seulement pour sauver les innocents mais aussi pour sauver les malfaisants d'eux-mêmes, ce qui est la meilleure illustration de l'idéalisme du Genre superhéroïque classique pré-Watchmen. Il y a d'ailleurs une bonne mise en abyme des comics dans l'histoire.

    Le scénario se déroule à Freedom City, la ville imaginaire de M&M, et renvoie en partie à son histoire (même si cela doit être assez facile à adapter). Je commence à avoir beaucoup de ces métropoles de fiction pour superhéros entre Bay City (Champions: The New Millenium), Millenium City (Detroit, Champions), San Angelo (Champions), Star City (Necessary Evil) ou Century Station (Heroes Unlimited) et il faudrait peut-être un jour que je les compare (même si j'ai tendance à ne pas voir l'avantage d'une ville de fiction par rapport à une carte réelle modifiée comme la New York de Marvel).
  • [Vie brève] John Bellingham



    John Bellingham naquit près de Cambridge sans doute vers 1769, la même année que Napoléon Bonaparte.

    Après divers travaux comme artisan ou comptable, il devint aspirant à bord d'un navire commercial britannique parti vers la Chine, qui suite à une mutinerie, sombra en mer en 1787. De 1800 à 1804, il travailla comme agent pour des commerçants britanniques dans l'Empire russe, à Arkhanguel'sk au bord de la Mer Blanche.

    En 1803, le Soleure, un autre navire assuré auprès d'un des membres de la "Lloyd's" (qui regroupait toute une Bourse d'assureurs) coula dans la Mer Blanche. Les propriétaires furent accusés du Crime de Baraterie et se retournèrent contre John Bellingham. Bellingham fut arrêté à Arkhanguel'sk pour fraude et dettes mais, une fois libéré, se rendit à Saint Petersbourg pour porter plainte contre le Gouverneur-Général d'Arkhanguelsk auprès du Tsar Alexandre et demander sa destitution. Cela lui valut d'être emprisonné à nouveau pendant 5 ans en Russie.

    Quand John Bellingham obtint enfin l'autorisation de rentrer au Royaume-Uni à l'hiver 1809, il vint à nouveau porter plainte auprès du gouvernement du nouveau Premier Ministre tory Spencer Perceval et demanda un dédommagement de l'Empire russe pour ces années d'emprisonnement. Cela lui fut refusé et il commença une longue procédure par correspondance et en demandant vainement audience auprès du Chancelier de l'Echiquier.

    Le 11 mai 1812, excédé, il entra dans le Parlement britannique, où on avait l'habitude de le voir errer dans les couloirs. Il portait deux pistolets cachés dans une poche dans son vêtement et assassina le Premier Ministre Spenser Perceval (cela reste le seul cas d'un assassinat réussi contre un Premier ministre britannique). Il se rendit aussitôt. On crut d'abord à une révolte politique (il y avait des émeutes d'ouvriers des manufactures contre les décrets commerciaux du Gouvernement). Bellingham fut vite jugé et exécuté par la corde une semaine après, le 18 mai 1812, bien que certains témoins aient tenté de dire qu'il avait perdu la raison dans sa longue démarche pour un dédommagement.

    (Pour être franc, j'avais seulement envie d'utiliser une fois ce mot de "baraterie").

    Ted Kennedy en Lord Jim



    A man that is born falls into a dream
    like a man who falls into the sea.
    If he tries to climb out into the air
    as inexperienced people endeavour
    to do, he drowns.
    Joseph Conrad, Lord Jim

    L'écrivaine Joyce Carol Oates, qui a écrit en 1992 le roman Black Water sur l'accident de Chappaquiddick, fait une analyse nuancée de Ted Kennedy.

    Edward Kennedy commença comme George W. Bush, héritier incapable et dépassé d'une dynastie qui trichait à ses examens à Harvard et avait la réputation d'être le moins doué des frères Kennedy. On disait même que rarement un homme avait aussi peu mérité son poste de Sénateur où la Dynastie l'installa. Et il y a 40 ans, le 18 juillet 1969 (un an après l'assassinat de Robert), Ted eut ce fatal accident de voiture où mourut la jeune assistante Mary Jo Kopechne, qu'il ne sauva pas et qu'il mit plusieurs heures avant de déclarer (ce qui fit soupçonner qu'il avait avant tout pensé à étouffer le drame). Depuis, les Conservateurs réduisaient le dernier Kennedy à Chappaquiddick et les Démocrates observaient un silence embarrassé sur "L'Incident".

    Mais il semble bien que cette panique de 1969, si elle jeta une ombre permanente sur le Sénateur qui l'empêcha de jamais être Président, fut aussi la cause des efforts et du sérieux reconnu du Sénateur depuis les années 70. Le fils à papa trop gâté semble avoir ressenti vraiment cette culpabilité et s'être astreint une certaine pénitence, quel que soit son problème récurrent d'alcoolisme.

    C'est pourquoi Oates le compare au héros de Joseph Conrad, Jim, qui souffre d'avoir failli face au danger, d'avoir abandonné le navire et qui va chercher la Rédemption en gagnant le respect des indigènes malais qu'il défend.

    C'est la toute la différence entre Ted Kennedy et George W. Bush. Tous les deux sont issus d'une vie de privilège et de népotisme, tous les deux ont combattu avec l'alcool, mais le premier a transformé sa faille en une exigence de responsabilité alors que le second en tira une négligence insouciante envers les scrupules ou les moins fortunés que lui.

    Et finalement, on a le paradoxe, remarqué par beaucoup comme Serwer : JFK et RFK sont des mythes surévalués parce qu'ils sont restés dans la Potentialité grâce à leur assassinat. Ils ont été préservés de la sobre et décevante prose du monde. Le moins brillant Ted ne sera jamais un tel mythe mais il dut affronter la grise minutie de la réforme législative et pendant ses 40 ans de carrière contribua à plus d'améliorations concrètes que les deux symboles tutélaires.

    Les Cadeaux du Cafard



    Deux psychologues américains (en fait un biologiste et un psychiatre) proposent d'analyser les avantages de la dépression du point de vue de l'évolution humaine : être déprimé pousserait l'être humain à réfléchir, à "ruminer" ses problèmes et donc à les analyser.

    Analysis requires a lot of uninterrupted thought, and depression coordinates many changes in the body to help people analyze their problems without getting distracted. In a region of the brain known as the ventrolateral prefrontal cortex (VLPFC), neurons must fire continuously for people to avoid being distracted. But this is very energetically demanding for VLPFC neurons, just as a car’s engine eats up fuel when going up a mountain road. Moreover, continuous firing can cause neurons to break down, just as the car’s engine is more likely to break down when stressed. Studies of depression in rats show that the 5HT1A receptor is involved in supplying neurons with the fuel they need to fire, as well as preventing them from breaking down. These important processes allow depressive rumination to continue uninterrupted with minimal neuronal damage, which may explain why the 5HT1A receptor is so evolutionarily important.

    Many other symptoms of depression make sense in light of the idea that analysis must be uninterrupted. The desire for social isolation, for instance, helps the depressed person avoid situations that would require thinking about other things. Similarly, the inability to derive pleasure from sex or other activities prevents the depressed person from engaging in activities that could distract him or her from the problem.


    Ce qui est drôle est que le vieux cliché depuis (Pseudo)Aristote, Problème, XXX, selon lequel l'intellectuel est plus disposé à la mélancolie s'inverserait : la dépression aurait comme effet de stimuler la possibilité d'intellectuels.

    La fin de l'article dit que cela aurait aussi des conséquences pour la guérison. La réflexion analytique sur ses problèmes serait donc une meilleure façon de sortir de sa dépression que le déni ou le divertissement (puisque cette réflexion serait sa "finalité" au sens évolutionniste).

    Cela ne paraît pas nouveau et c'est même la base de nombreuses activités sociales de co-rumination (et plaira même à de nombreux discours de psychothérapies), mais néglige le risque de complaisance dans la "rumination" ressassée, qui est un vrai signe de dépression par rapport à un simple cafard temporaire.

    vendredi 28 août 2009

    Kakistocratie



    Via Crooked Timber, cette analyse par le sociologue Diego Gambetta (Oxford) des effets pervers d'institutions corrompues qui peuvent récompenser la médiocrité voire l'incompétence, où il parle surtout d'organisations criminelles comme la Mafia italienne mais fait une comparaison piquante avec le système universitaire italien.

    “Being incompetent and displaying it,” he writes, “conveys the message I will not run away, for I have no strong legs to run anywhere else. In a corrupt academic market, being good at and interested in one’s own research, by contrast, signal a potential for a career independent of corrupt reciprocity…. In the Italian academic world, the kakistocrats are those who best assure others by displaying, through lack of competence and lack of interest in research, that they will comply with the pacts.”


    C'est peut-être plausible (encore plus dans le système mandarinal italien notoirement opaque et qui a exilé de nombreux universitaires vers d'autres pays - même s'il faudrait voir la part d'anecdote) mais ce qui me fait toujours rire est le succès de ce genre de théories dans les commentaires de Blogs (par exemple chez Crooked Timber, on remarque immédiatement une sorte de jubilation).

    Tout le monde surenchérit avec enthousiasme et hargne, en disant qu'ils ont assisté à des manifestations de ce Management à la Dilbert, façon d'envoyer le message que (1) eux sont compétents ; (2) qu'ils sont l'exception à cette règle d'injustice ou bien qu'ils en sont les victimes. C'est comme si une analyse aussi déprimante du point de vue collectif avait en fait quelque chose de très satisfaisant pour l'individu pour rationaliser notre part de ressentiment : "j'en veux au monde mais c'est parce qu'il est objectivement pourri, la Science a prouvé mes intuitions".

    Pluralisme de la Presse



    Via Fr., cet article sur l'évolution étrange du Nouvel Observateur, traditionnellement hebdomadaire (proche) du PS. L'article a le défaut de ne pas citer explicitement les noms propres (et l'argument sur l'Université d'été du PS pourrait ressembler à un procès d'intention s'il n'y avait pas l'accumulation).

    En France, il y a déjà de nombreux titres qui soutiennent activement le Président avec le Figaro (Groupe Dassault), Le Point (Groupe Pinault, qui titrait "Sarkozy est-il de gauche" la semaine dernière et a dû mettre Badinguet ou ses proches sur plus 50% de ses couvertures depuis 3 ans) et L'Express (qui est passé au groupe belge Roularta).

    L'Opposition a encore Libération, proche du PS (mais chacun sait que ses difficultés financières le rendent vulnérable à tout chantage du pouvoir), et Marianne, proche de Bayrou.

    Le Monde, malgré l'éviction de Jean-Marie Colombani et Alain Minc à l'été 2007, continue à faire croire que le pillage présidentiel est le Choix de la Raison, contre qui toute critique ne peut bien sûr être qu'un grognement inintelligent.

    Le Nouvel Observateur a pour directeur de publication Denis Olivennes (ancien directeur de la FNAC, un des inspirateurs de la Loi HADOPI, fait Chevalier de la Légion d'honneur en 2008) et le directeur de la rédaction qui a signé l'entretien si complaisant du 1er juillet dernier avec le Président est Michel Labro (qui selon l'article, espérerait obtenir un poste à France Télévision comme Philippe Val a obtenu France Inter).

    Divers Comic-books de l'été 2009



    Il serait peut-être temps que j'arrête les survols de comic books sur ce blog dans la mesure où j'en tire moins de satisfaction que par le passé et parce que j'ai l'impression que je me répète un peu trop chaque mois.

  • Multivers DC


    • Adventure Comics #1
      Ce serait en fait le #504 s'ils avaient continué la numérotation du premier volume d'Adventure Comics (1935-1983), qui était le plus vieux magazine de DC Comics. Geoff Johns le relance dans sa veine réactionnaire-nostalgique habituelle : beaucoup de remake et une goutte de violence moderne en plus. Le magazine a deux séries : (1) le nouveau Superboy ressuscité dans Legion of Three Worlds (Conner Kent, clone plus jeune à base d'ADN de Clark Kent et de Lex Luthor : oui, Superman a eu un enfant avec Lex Luthor avant d'en avoir avec Lois Lane) ; (2) La Légion des Super-héros parue récemment dans Action Comics qui est un retour à une version de la Légion des années 80 en abandonnant le reboot de 1994 et le threeboot de 2004. L'histoire de Conner est plutôt sans intérêt, comme un épisode de Smallville, mais au moins les deux récits sont en fait liés par une intrigue commune.

    • Blackest Night: Batman #1/3
      Black Hand a réanimé le corps zombie de Batman (tué pendant Final Crisis) et cette histoire utilise de manière intéressante Deadman, l'enquêteur fantôme, pour relier le surnaturel de cette histoire et l'obscurité légèrement plus "réaliste" de Gotham City.




  • Blackest Night: Tales of the Corps #1-3
    L'événement le plus important chez DC Comics en ce moment est la Saga Blackest Night, qui doit servir de Enième Guerre Ultime Ragnarok Apocalyptique dans le mythe des Green Lanterns. Cette mini-série a un total de huit histoires sur divers personnages des 7 Corps : Saint Walker (Bleu), Mongul (Jaune), Le Corps Indigo, Bleez (Rouge), Carol Ferris (Violet), Blume (Orange), Kilowog (Vert), Arisia (Vert). Aucune histoire n'est très utile pour suivre la confrontation, excepté peut-être le très court épisode énigmatique sur les Indigo (Compassion), qui restent les plus mystérieux, bien plus inquiétants que les Bleus. Mon histoire favorite a été celle d'Arisia dans le #3, grâce aux dessins du peintre Mike Mayhew. Tout cela est joli mais oubliable.

  • Doom Patrol #1
    Keith Giffen reprend deux séries : la nouvelle Doom Patrol (qui avait été rebootée par John Byrne de manière très décevante en 2004) et les Metal Men. La série principale ne m'a pas convaincu mais c'est surtout une mise en place où Giffen se débarrasse vite de certains personnages créés par Byrne et reprend le thème que le Chef Niles Caulder est un chef d'équipe encore pire que le Professeur Xavier dans Deadly Genesis (Grant Morrison était allé encore plus loin en faisant du Chief Caulder l'artisan des horribles accidents qui avaient donné leurs pouvoirs aux membres originaires). Metal Men est bien plus humoristique et bien supérieur à mon avis.

  • Green Lantern #44-45, Green Lantern Corps #39
    La saga de Blackest Night (où tous les superhéros et supervilains décédés se lèvent comme dez Zombies) a quelques avantages comme le fait de revoir des personnages oubliés comme Katma Tui ou Jade (qui seront sans doute ressuscitées à la fin de l'histoire). Une autre surprise est le fait que cette Guerre soit si multi-polaire, comme il n'y a pour l'instant aucune vraie alliance ou coalition entre les Corps. En revanche, à part cela, les zombies sont vite lassants.

  • The Hangman #1
    J. Michael Straczynski, qui a terminé son contrat d'exclusivité de chez Marvel, arrive chez DC. Il écrira The Brave & the Bold et on lui donne les anciens personnages d'!mpact Comics (le "Red Circle", d'anciens superhéros de MLJ Comics sous license chez DC). Le premier, le Bourreau, n'a aucun intérêt, nouvelle version du Spectre en exécuteur immortel qui tue les criminels depuis la Guerre de Sécession. Cela a l'air de ressembler un peu à sa dernière série chez Marvel, The Twelve, qui réutilisait aussi des personnages obscurs de l'Âge d'or.

  • Justice Society #29-30
    Bill Willigham, l'auteur de Fables, est le nouveau scénariste régulier remplaçant Geoff Johns. La transition se fait en douceur car Willigham reprend la tradition de "filiation" et n'a pas l'air de vouloir changer trop le cap de la série (on peut même lui reprocher comme le fait Chris Eckert de ne pas avoir essayé d'offrir un nouveau point d'accès à d'hypothétiques nouveaux lecteurs). La Société de Justice est la plus ancienne équipe de superhéros, à l'origine du Genre même, et le titre porte encore plus que les autres sur l'idée de continuité historique et de Dynastie (même si la principe dynastique est omniprésent dans l'Univers DC). Willingham fait revenir le nouveau Dr Fate (créé par Steve Gerber juste avant sa mort, un collatéral du premier Dr Fate) et ajoute deux jeunes héros mineurs, All-American Kid, sidekick de Mr America, et l'illusionniste King Chimera, fils du héros obscur The King. Le dessinateur, l'Espagnol Jesus Merino, est l'ancien encreur de Carlos Pacheco et a le même style réaliste comme Alan Davis, Ivan Reis ou Paul Pelletier.

  • Legion of 3 Worlds #3-5
    Les deux premiers numéros étaient datés d'octobre-novembre 2008 et le dernier volume paraît près d'un an après, en août 2009. C'est en fait ce comic-book qui me suggère d'arrêter de poster publiquement mes critiques. En effet, Legion of 3 Worlds est simplement, comme je le disais en février, mon comic-book favori de l'année, alors que tout lecteur semi-compétent se rendrait sans doute compte que c'est assez médiocre, en dehors des dessins du génial George Perez. Mais je n'y peux rien, je crains que mon goût en bd soit en fait directement proportionnel au nombre de personnages. Et selon ce critère (absurde, je l'admets), ceci doit être la meilleure BD de tous les temps avec sa centaine de Légionnaires. J'aime vraiment beaucoup l'idée que les différents essais de Légion de superhéros sont maintenant tous en continuité comme trois Futurs parallèles de l'univers DC. J'aime bien les petites modifications (comme l'idée que Duplicate Damsel peut maintenant se multiplier en autant d'exemplaires qu'elle le veut). J'aime même l'idée que le Time Trapper serait en fait une incarnation de Continuum éliminé, et a donc une identité flexible où il peut être Cosmic Boy, Glorith, Supergirl ou Superboy (je rêve même que Kurt Busiek fasse au Time Trapper ce qu'il avait fait à Kang / Immortus dans Avengers Forever, autre Geekporn pour fans de continuité hypercompliquée). Enfin, j'adore le fait qu'on revienne à la Légion des années 80 mais qu'on y ajoute quelques éléments des autres Légions, notamment XS et Gates de la période du premier reboot). En revanche, je ne suis toujours pas convaincu par le Superboy-Prime comme vilain caricatural et un peu déçu qu'on ait agité l'idée de sa rédemption depuis le début comme une fausse piste. La fin est un joli pied de nez aux lecteurs fans de comics en transformant l'immonde Superboy, incarnation du mal, en Geek inoffensif qui distribue sa bile sur Internet (hommage à la fin de Crisis on Infinite Earths où Psycho-Pirate interné était le seul à se souvenir du Multivers). On peut d'ailleurs lire le thread représenté à l'intérieur de la bd.

  • R.E.B.E.L.S. #7
    Un épisode de plus sur l'ambiguïté morale de Brainiac II avec un Gambit horrible dans sa guerre contre Starro. Très réussi mais assez sinistre.


  • Wednesday Comics #1-8/12
    Cette série hebdomadaire est composée de 15 planches chaque semaine au format d'une grande page de journal, comme les vieux comics du Samedi. Les 15 bd sont par ordre alphabétique : Adam Strange (Paul Pope), Batman (Brian Azzarello & Eduardo Risso), Deadman (Dave Bullock), Demon & Catwoman (Walter Simonson, Brian Stelfreeze), Flash (Karl Kerschl), Green Lantern (Kurt Busiek, Joe Quiñones), Hawkman (Kyle Baker), Kamandi (Dave Gibbons, Ryan Sook ), Metal Men (Dan DiDio, Jose Luis Garcia-Lopez), Metamorpho (Neil Gaiman, Michael Allred), Sgt. Rock (Adam Kubert et son père Joe Kubert), Supergirl (Jimmy Palmiotti, Amanda Conner), Superman (John Arcudi, Lee Bermejo), Teen Titans (Eddie Berganza, Sean Galloway), Wonder Woman (Ben Caldwell). Du point de vue graphique, mon favori est les Metal Men à cause des dessins de Garcia-Lopez (mais l'histoire est très classique). Chaque histoire aura eu 12 grandes planches, soit à peu près l'équivalent d'un seul numéro de 22 pages. Certains utilisent un style nostalgique des BD des années 40, notamment le très beau Kamandi de Ryan Sook (qui rappellent un peu le Mark Schultz de Xenozoic Tales) ou le Hawkman de Kyle Baker. Neil Gaiman est celui qui a su le mieux utiliser (avec Dave Bullock sur Deadman) l'espace de la planche sur Metamorpho (notamment dans le #8, qui justifie la série). Les autres histoires sont vraiment peu intéressantes.

  • Wonder Woman #34-35
    Gail Simone a dû inconsciemment se rendre compte que ses histoires de Wonder Woman étaient moins bonnes que celles sur Birds of Prey et on a donc un cross-over avec Black Canary qui permet de montrer un contraste entre les deux héroïnes qui n'est pas trop favorable à notre Amazone. En passant, Diana, qui s'était révoltée contre Zeus, change d'allégeance et devient la Championne de... Pele, déesse polynésienne des Volcans, fille de Kāne Milohai (que Zeus a tué quelques épisodes avant). Oui, là, je dois reconnaître qu'ils m'ont surpris, ce virage de Diana de la mythologie grecque vers le Pacifique.


  • Editeurs indépendants


    • Ex Machina #44
      Hundred, le héros Maire de New York, commence à découvrir ses vraies origines. En fait, son contrôle des Machines viendrait d'une sonde d'une autre dimension programmée pour installer une tête de pont pour une invasion. Ce ne serait pas très tiré par les cheveux dans une autre BD mais dans Ex Machina, qui a été plus réaliste, cela fait un peu bizarre. Une des découvertes liées est la révélation que sa victoire en novembre 2001 aurait été en fait une manipulation.

    • Phonogram: The Singles Club #4/7
      J'achète ce comic uniquement pour avoir des personnages discuter de groupes musicaux dont je n'ai jamais entendu parler et me rendre compte à quel point je ne suis pas cool. Dans ce but, c'est très réussi. Cela dit, j'ai l'impression que même si j'achètais beaucoup de musique pop je serais largué quand même. Il y a beau y avoir des notes de fin de volume, il faudrait en fait des extraits musicaux.

    • Savage Dragon #151
      Un bon exemple de l'atmosphère particulière de cette bd, mélange de baston primaire et de drames touchants. Le Dragon a péri dans le #150 (pour la 150e fois) et son pouvoir de régénération a l'air d'avoir plus de mal à le sauver cette fois. Mako l'homme-requin homicide, erre dans une ville qui le hait par avance.



  • Univers Marvel


    • Mighty Avengers #27
      Les Vengeurs vont lutter contre un nouvel Inhumain inconnu, le prédécesseur de Black Bolt qu'il renversa. On découvre un nouveau verbe dans l'univers Marvel : "to alphaflight" (massacrer toute une équipe d'un seul coup).

    • Black Panther #7
      Un épisode enfin un peu politique, qui se moque indirectement des USA (avec un talk show africain qui parodie les family values des Républicains). Shuri, la nouvelle Panthère noire et ambassadrice du Wakanda, rencontre Barack Obama et T'challa, qui se remet de ses blessures, semble concentré uniquement sur sa vengeance contre le Doctor Doom et on découvre son armée des dora milaje, gardes du corps fanatisées qui rappellent un peu trop celles de Kaddafi et jettent un éclairage plus ambivalent sur le monarque.

    • Invincible Iron-Man #16
      Stark face à Madame Masque, qui fut alternativement sa nemesis ou sa fiancée selon les scénaristes. Ici, elle est avant tout une stalker obsédée puisque l'histoire actuelle, inspirée du film, va relier Stark plutôt à Pepper, son ancienne secrétaire.

    • Lockjaw & the Pet Avengers #4/4
      Le final, avec tous les animaux de l'univers Marvel contre Thanos. J'aurais encore plus de mal à prendre Thanos au sérieux à présent (même si l'histoire doit être dans une zone grise hors de la Continuité).

    • Ms. Marvel #42-44
      Au moment où une version belliqueuse de Ms. Mavel ressuscite pour lutter contre l'usurpatrice (la sadique Dr. Karla Sofen), une troisième personnalité, Catherine Donovan (qui détient une partie de "Carol Danvers") réapparaît. La Ms. Marvel principale est-elle son psyché Kree refoulé ? Dommage que les dessins de Sana Takada soient un peu confus.

    • Nova #26-28
      En même temps que War of the Kings #6 et Guardians of the Galaxy #16-17, cette série voit Richard Ryder refonder le Nova Corps sur les ruines de la Guerre entre Shi'ar et Kree. Les Kree conduits par les Inhumains ont officiellement "gagné" avec leur arme ultime (Abnett & Lanning ont repris la fin amère de Galactic Storm mais en sens inverse, puisque cette fois ce sont les Shi'ar qui perdent) et Blastaar de la Zone Négative occupe à présent une partie de l'ancien Imperium Shi'ar en ruine. Nova Prime va commencer à recruter les Novae à nouveau mais fait montre d'esprit politique en signant un armistice avec Blastaar.
      Dans Guardians of the Galaxy, Adam Warlock finit par devenir ce qu'il cherchait à éviter, Magus, le Messie-Pape de l'Eglise Universelle de la Vérité. Phylla-Vel et Gamora n'y survivront pas. L'histoire a l'un des meilleurs dialogues avec les interactions entre Rocket Raccoon et Maximus, le frère fou de Black Bolt.

    • Amazing Spider-Man #602-603
      Fred Van Lente fait revenir le Caméléon et il parvient à en faire un ennemi terrifiant sans contredire les versions précédentes où il semblait être un simple escroc. Après ces épisodes où le Caméléon se fait passer pour Peter Parker, la vie de ce dernier risque d'être encore plus difficile que par le passé en se comportant de manière odieuse avec MJ, Flash Thompson et d'autres.
  • jeudi 27 août 2009

    L'humour comme arme de conversion



    Les Evangélistes américains sont d'habitude assez lassants avec leurs histoires de conversion mais celle-ci, par Johnny Lee Clary, un ancien catcheur dirigeant du KKK, sur le Révérend Wade Watts, est assez spectaculaire.



    En revanche, avant que cela vous redonne confiance en l'humanité, J.C. Watts, un neveu de cet incroyable Révérend Watts, fut un député ultra-conservateur soutenant Bush (premier Représentant noir élu dans le Sud depuis la Reconstruction).

    mercredi 26 août 2009

    Domination et Servitude (19/19)






    « §19 Cependant l'activité formative n'a pas seulement cette signification positive, que la Conscience servante, comme pur être pour soi, y devient à soi quelque chose qui est ; mais aussi la signification négative, face à son premier moment, la peur. Dans la formation de la chose, en effet, sa propre négativité, son être pour soi, ne devient pour elle objet que parce qu'elle abolit la forme qu est à l'opposé. Mais ce négatif objectif est exactement l'essence étrangère devant laquelle elle a tremblé. Or, maintenant, elle détruit ce négatif étranger, se pose comme telle dans l'élément de la permanence ; et devient ainsi pour soi une Conscience qui est pour soi. En la personne du Maître, l'être pour soi est pour elle un autre, ou encore n'est que pour elle ; dans la peur, l'être pour soi est chez elle-même ; dans le travail formateur, l'être pour soi devient pour elle son propre être, et elle parvient à la Conscience d'être elle-même en soi et pour soi. La forme ne devient pas pour elle un autre qu'elle par le fait qu'elle est posée au dehors ; car c'est précisément la forme qui est son pur être pour soi, qui en cela devient pour elle vérité. Par cette retrouvaille de soi par soi-même, elle devient donc sens propre, précisément dans le travail, où elle semblait n'être que sens étranger. — Cette réflexion nécessite les deux moments, celui de la crainte et du service en général, ainsi que celui de l'activité formative, et tous deux en même temps de manière universelle. Sans la discipline du service et de l'obéissance, la crainte en reste au niveau formel et ne se répand pas sur l'effectivité consciente de l'existence. Sans l'activité formative, la crainte demeure interne et muette, et la Conscience ne devient pas pour elle-même. Si la Conscience donne forme sans la première crainte absolue, elle n'est sens propre que vaniteusement, car sa forme ou négativité n'est pas la négativité en soi ; et son activité formative ne peut par conséquent pas lui donner la Conscience de soi en tant qu'essence. Si elle n'a pas subi et enduré la peur absolue, mais simplement quelques craintes, l'essence négative est restée pour elle quelque chose d'extérieur, la substance de la Conscience n'en a pas subi la contagion de part en part. Dans la mesure où tous les contenus qui remplissent sa Conscience naturelle n'ont pas vacillé, elle appartient encore en soi à un être déterminé ; le sens propre est entêtement, liberté encore arrêtée à l'intérieur de la servitude. Et tout aussi peu qu'elle ne peut devenir à ses yeux l'essence, la pure forme, considérée comme extension sur le singulier, n'est pas activité formative universelle, concept absolu, mais une habileté qui n'a de puissance que sur un petit nombre de choses, et n'en a pas sur la puissance universelle et la totalité de l'essence objective. »

    Ce dernier paragraphe très dense récapitule tous les moments sur le Serviteur des §§16 - 17 - 18, en intégrant la crainte de la négation de sa vie et le travail comme activité de mise en forme de l'objet (le "service"). Ainsi, la Conscience servante doit pouvoir arriver enfin au moment dit "en soi et pour soi" de la reconnaissance.

    D'abord, la Conscience se reconnaît dans la chose qu'elle travaille, elle la pose d'abord hors de soi comme chose autonome puis en la modifiant dans sa forme, elle reconnaît dans ce qui est hors de soi, dans cette essence étrangère, celle du Maître, ce qui lui avait fait peur en elle.

    La peur lui permet donc de faire entrer en elle cette "essence étrangère" et elle fait un retour en elle-même. Le Serviteur va apprendre son "sens propre", ce qui exprime ce qu'il est, dans ce qu'il croyait être son "sens étranger". Il se réapproprie sa vie en reconnaissant sa propre oeuvre. La puissance négative du travail est ici reconnue comme la puissance même de négation par une Conscience libre. Il y a intégration des deux éléments : sans le travail, la crainte n'est qu'intérieure et muette alors que sans la crainte, le travail reste en dehors et sans vraie conquête de soi.

    [Ici, Hegel joue d'ailleurs sur les mots. Le "sens propre" se dit eigner Sinn et c'est pourquoi il l'oppose à la vanité vide ou à l'entêtement, Eigensinn, où l'on se donne par amour-propre une importance exagérée. Le risque de la vérité de la Conscience de soi est toujours cette illusion obstinée de se surévaluer.]

    Pour l'instant, ce travail sur soi n'est encore parvenu qu'à une austère rigueur mais pas encore à une pleine resaisie et une connaissance adéquate, selon le concept de sa liberté. Le Serviteur laborieux se libère peut-être mieux que le Maître oisif, mais le labeur n'est pas encore la liberté.

    Ce dernier paragraphe annonce donc un moment suivant dans le processus, où le Serviteur qui a connu la peur et qui travaille encore sous celle-ci va passer à une nouvelle figure dans le chapitre IV de la Phénoménologie de l'Esprit sur l'autonomie de la Conscience de soi : ce que Hegel va appeler le Stoïcien.

    Le Stoïcisme, comme "Figure" anhistorique, est le dépassement dialectique du Maître et du Serviteur, au-delà de la jouissance et de la crainte. Il est celui qui pose une liberté absolue totale, qu'il soit Maître ou Esclave, Maître de soi, qu'il soit dans la pourpre (Marc-Aurèle) ou dans les chaînes (Epictète). La Conscience a découvert son intériorité et le Stoïcisme en est une des formes suprêmes, où le Sujet se pose comme une intériorité invulnérable au cours des choses (le Sceptique absolu en sera la radicalisation hellénistique comme négation de toute connaissance). Mais ces figures de l'intériorité devront ensuite elles-mêmes être dépassées dans une Raison qui tienne compte de ce qui transcende cette intériorité, à la fois dans l'histoire, dans la société et dans un concept religieux de l'au-delà.

    Le Serviteur ouvre donc bien une voie d'accès à la reconnaissance mais il n'offre pas encore l'accès au savoir en tant que tel. Première forme de liberté, cela reste encore une liberté abstraite, encore liberté prise en soi à l'intérieur de la servitude.

    Kojève commente à la fin que la simple "habileté" du travail sans crainte absolue ne serait que le Réformiste alors que la transformation du monde par l'Esclave est bien plus le Révolutionnaire. C'est en soi-même intéressant, mais cela me paraît solliciter un peu le texte.

    Illustration : "Epictète" (dont le nom d'esclave, Ἐπίκτητος, veut dire seulement "Celui qui est acquis"). Le Sage phrygien porte une "béquille" parce que d'après une version racontée par Origène, son Maître, Epaphrodite, lui aurait brisé la jambe par jeu mais Epictète lui aurait prouvé sa supériorité et sa vertu d'insensibilité par son absence de crainte face à ce Maître cruel (mais une autre version dit qu'il boîtait de naissance).



    Bonus en épilogue :



    Batman est le Maître qui croit avoir surmonté sa peur de la Mort en imposant la peur aux autres. Mais c'est Alfred Thaddeus Crane Pennyworth (nouveau Jeeves et Satiriste Servile), qui a affronté la peur de la Mort et le Travail, qui est la condition de l'accès à sa connaissance de lui-même.

    Alfred est le batman de Batman (c'est pourquoi Grant Morrison a joué avec l'idée qu'Alfred était le vrai Père de Batman à la place du père défunt et pourquoi Neil Gaiman a introduit la subversion qu'Alfred, en bon Trickster, était aussi le Joker).

    Cf. aussi Freakosophy : Batman héros hégélien de la refondation

    Placebo en-deçà des Pyrénées, Médicament au-delà



    L'effet Placebo est l'une des découvertes les plus fascinantes sur la médecine de l'après-guerre, qui explique le succès de tant de produits inefficaces et pose des questions importantes sur les relations entre nos croyances ou représentations psychologiques et notre santé physiologique.

    Mais j'ignorais qu'on avait pu mesurer la relativité locale des Placebos :


    By the late '90s, for example, the classic antianxiety drug diazepam (also known as Valium) was still beating placebo in France and Belgium. But when the drug was tested in the US, it was likely to fail. Conversely, Prozac performed better in America than it did in western Europe and South Africa. It was an unsettling prospect: FDA approval could hinge on where the company chose to conduct a trial.


    Autrement dit, si on définit un vrai médicament comme ce qui a une efficacité strictement supérieure au placébo, la notion même de médicament est en fait relative à une population donnée.

    Dans le cas du Valium par exemple, les causes pouvaient-elles être une sorte d'habitude physiologique ?

    Super-Socialiste





    Dans cette bd de propagande de 1952 (donc à la fin de Truman et bien avant la Great Society de Lyndon B. Johnson, qui apporta le Medicare et le Medicaid), Superman - qui était très clairement un Démocrate rooseveltien de New York à sa création en 1938 -, explique en termes assez touchants pourquoi il soutient l'Etat-Providence : "Today we help through taxes and contributions to support health and welfare sevices in our communities so that anyone, rich or poor, can have them available at any time".

    Pauvre Kal-El. Il serait sans doute aussi étonné aujourd'hui que le défunt Sénateur Ted Kennedy (1932-2009) devant ce qu'est devenu le rêve américain étranglé dans l'égoïsme institutionalisé.

    Add. D'après ce sondage, seulement 79% des Américains (et même 60% des Républicains !) soutiendraient une Option Publique in abstracto (mais ils ne seraient plus que 45%, contre 50, à soutenir le projet Obama). Bien sûr, ce n'est pas une raison pour que cela se fasse grâce aux merveilles d'un système de non-représentation.

    mardi 25 août 2009

    Absorber l'option publique



    La réforme Obama a plusieurs buts à hiérarchiser de manière différente : couvrir plus de personnes non-assurées, couvrir mieux les personnes assurées et réduire les coûts. L'assurance privée espère se servir du premier but contre le troisième, en minimisant les contraintes du second. Si Obama obtient une "Option Publique" (où les assurés ont le choix entre leur plan privé et un nouveau plan public), la concurrence devrait faire normalement faire baisser les coûts (avec en échange une hausse de la fiscalité) mais les assureurs feront tout pour compenser ce risque de cette option "gouvernementale" (le terme est utilisé à la place de "publique"). Car malgré la prétendue haine des assurés contre l'intervention de l'Etat, l'option publique serait très populaire une fois instituée.

    Dans cet article assez inquiétant de Business Week, on explique comment les grands assureurs privés pourquoi ils pouvaient d'abord craindre l'option publique :

    Warner and other opponents of a public plan have relied on an estimate by John Sheils, an actuary who says that 88 million people, or 56% of those with employer-provided coverage, would desert private insurance for a government-run program.


    Mais ces groupes ont finalement tout à gagner de l'extension de l'aide aux non-assurés, en étant les sous-traitants privés de ce programme fédéral de Medicaid.

    Perhaps more than any other insurer, UnitedHealth is poised to profit from health reform. Its decade-long series of acquisitions has made the company a coast-to-coast Leviathan enmeshed in the lives of 70 million Americans.

    United's AmeriChoice unit is the largest government contractor administering state Medicaid programs for the poor and federally sponsored plans for children. AmeriChoice's revenue rose 34% last year, to $6 billion, and it has 2.7 million people enrolled. Those numbers should continue rising under reform since congressional Democrats are proposing an expansion of Medicaid to help achieve universal coverage. More of the working poor would qualify for Medicaid, and AmeriChoice can sell itself to states as the leading service provider.

    Un cours de John Yoo



    John Yoo, le juriste qui a justifié le pouvoir absolu du Président d'ordonner la torture (même l'attorney general conservateur Jack Goldsmith trouva qu'il allait trop loin), continue d'être poursuivi dans cette caméra cachée australienne dans son cours en Californie.

    Domination et Servitude (18/19)





    « §18 Mais le sentiment du pouvoir absolu, à la fois en général et dans le détail du service, n'est que la dissolution en soi, et quand bien même la crainte du Maître est le début de la sagesse, la Conscience y est pour elle-même, elle n'est pas l'être en soi. Mais par le travail elle parvient à elle-même. Certes, dans le moment, qui correspond au désir dans la Conscience du Maître, le côté de la relation inessentielle à la chose semblait être échu à la Conscience servante, dans la mesure où la chose y conserve son autonomie. Le désir s'est réservé la négation pure de l'objet et le sentiment de soi sans mélange qu'elle procure. Mais précisément pour cette raison, ce contentement n'est lui-même qu'évanescence, car il lui manque le côté objectif de ce qui est là et subsiste. Tandis que le travail est désir refréné, évanescence contenue : il façonne. La relation négative à l'objet devient forme de celui-ci, devient quelque chose qui demeure ; précisément parce que pour celui qui travaille, l'objet a de l'autonomie. Cet élément médian négatif, l'activité qui donne forme, est en même temps la singularité ou le pur être pour soi de la Conscience qui accède désormais, dans le travail et hors d'elle-même, à l'élément de la permanence ; la Conscience travaillante parvient donc ainsi à la contemplation de l'être autonome, en tant qu'il est elle-même. »


    Avec cet avant-dernier paragraphe, on revient de la Crainte de la Mort au concept central du Serviteur : le Travail.

    Hegel commence par une distinction assez obscure dans son langage. Pour l'instant, la Conscience du Serviteur est bien parvenu pour elle-même mais pas encore au stade de l'être-pour-soi. Si je comprends bien, cela signifie que la Conscience du Serviteur a saisi ce mouvement négatif, qu'il lui est apparu "pour elle" mais qu'elle ne l'a pas encore pleinement réintégrée, il reste à l'extérieur. C'est le lent Travail qui doit permettre ce processus de reconquête de l'objectivité.

    Hegel oppose donc le Désir du Maître et le Travail du Serviteur. Le Désir veut consommer l'objet mais il ne fait qu'exercer une négation "abstraite" de cet objet. Le Désir ne peut pas vraiment saisir cet objet, qui se succède dans le flux de la jouissance, sans aucune médiation hors du Travail du Serviteur qui prépare ces choses pour le Maître. L'objet reste donc dans son autonomie. Le Maître ne pourra pas trouver de vraie reconnaissance ni dans cet objet qu'il consomme sans le comprendre ni dans le Serviteur qu'il néglige.

    Au contraire, le Travail est donc ici l'abolition du Désir du Serviteur : "désir refréné". Ce qui est si pénible dans tout Travail est qu'il est justement satisfaction différée, travail non seulement de la chose mais aussi sur soi, contre soi, négation de sa position immédiate.

    Le Désir faisait disparaître la chose, le Travail est "l'évanescence contenue", la saisie du devenir où de manière répétée il faut lutter contre une usure du temps, re-préparer, re-nettoyer.

    Le travailleur va "façonner" (bilden, donner une forme, une structure). C'est là le terme clé de la Formation, qui en allemand désigne aussi l'éducation, la culture (die Bildung). Toute cette odyssée de l'esprit est un Roman de Formation (Bildungsroman), c'est donc bien un concept central pour la Conscience de soi. Au-delà de ses aventures individuelles ou sociales, la Conscience arrive déjà dans cette forme primitive d'intersubjectivité à ce qui va être la Culture.

    Cette Forme que le Serviteur donne à la chose par son Travail est l'expression de cette négativité concrète. De même que la Crainte de la mort avait fluidifié tout son être, le Travail permet de parvenir à l'autonomie de l'objet et à la fluidification de sa forme, dépendante du Serviteur.

    Dans la Propédeutique philosophique, IV, 2, B, § 36, Hegel explicite un peu cette relation sur le Serviteur avec un exemple :

    « Son travail au service d'un autre est une aliénation de sa volonté, d'une part en soi, d'autre part il est en même temps, avec la négation du désir propre, la formation positive des choses extérieures par le travail, en ceci que, par lui, le Soi fait de ses déterminations la forme des choses et se contemple dans son ouvrage comme un Soi objectif. L'aliénation de l'arbitre inessentiel constitue le moment de la vraie obéissance. (Pisistrate apprit aux Athéniens à obéir. Par là il introduisit les lois de Solon dans l'effectivité et, une fois que les Athéniens eurent appris cela, la maîtrise leur devint superflue.) »


    Les deux dernières phrases donne bien une clef politique assez étrange sur le travail et cela peut même paraître assez lointain. Les Athéniens ont dû passer par la tyrannie de Pisistrate et le craindre avant de pouvoir faire passer les lois vers leur effectivité et parvenir à leur forme de liberté et d'équilibre entre l'individu et la communauté.

    Illustration : des esclaves romains coiffant leur Maître.

    lundi 24 août 2009

    Domination et Servitude (17/19)





    « §17 Nous avons seulement vu ce que la Servitude est dans le rapport de Domination. Mais elle est aussi Conscience de soi, et il nous faut maintenant examiner ce qu'en conséquence elle est en soi et pour soi-même. En premier lieu, pour la Servitude, le Maître est l'essence ; la Conscience autonome pour soi est donc à ses yeux la vérité, laquelle cependant POUR ELLE n'est pas encore chez elle. Simplement, elle a chez elle-même, en fait, cette vérité de la négativité pure et de l'être pour soi ; car elle a fait sur elle-même l'expérience de cette essence. Cette Conscience, en effet, a eu peur, non pour telle ou telle chose, ni en tel ou tel instant, mais pour son essence toute entière ; car elle a ressenti la crainte de la mort, de ce Maître absolu. Elle y a été dissoute intérieurement, parcourue de part en part en elle-même par ce frisson, et tout ce qui était fixe en elle a tremblé. Or ce mouvement universel pur, cette fluidification absolue de toute subsistance, c'est l'essence simple de la Conscience de soi, la négativité absolue, le pur être pour soi, qui est aussi accolé à cette Conscience. Ce moment du pur être pour soi est en même temps pour elle, car, dans la personne du Maître il est à ses yeux, son objet. En outre, ce n'est pas seulement cette dissolution universelle en général, mais dans le service elle l'accomplit effectivement ; c'est là qu'elle abolit dans tous les moments singuliers son attachement à une existence naturelle, et se débarrasse de celle-ci par le travail. »


    Le terme de "négativité" est très équivoque dans tous ces paragraphes. Le Maître avait nié la vie en surmontant la crainte de la mort et il se donnait comme pur "être pour soi", la pure liberté de la Conscience. Mais en fait il se contentait d'exercer la domination et la jouissance.

    Le Serviteur va être celui qui fait face à une autre sorte de Négativité. En un sens, en se subordonnant à la nature et au Maître, il s'est nié lui-même, il est devenu le Travailleur qui nie le donné. Mais la vraie négativité assumée est ici la crainte de la Mort.

    Le Serviteur met la vérité de l'essence reconnue dans le Maître, dans la Conscience autonome et donc tout l'être pour soi est hors de lui-même. Mais en fait, elle va découvrir que cet être pour soi, elle l'a en elle-même.

    La Conscience "non-autonome" du Serviteur va découvrir que sa vraie relation n'a pas été seulement la soumission au Maître mais celle au Maître Absolu, la Mort. Alors que le Maître l'a emporté par son dépassement de la crainte, le Serviteur arrive à un progrès de conscience en ayant fait l'expérience de cet effroi, en ayant été confronté directement à la possibilité de son propre anéantissement. C'est donc celui qui a admis en lui cette angoisse totale et non pas celui qui l'a niée qui va pouvoir agir concrètement dans la vie, alors que le héros fanfaron se perd dans la jouissance insouciante et oisive. Le Serviteur se rend et se vend parce qu'il craint pour sa vie, mais cette "bassesse" ne lui a pas retiré son humanité, elle révèle aussi une part essentielle de cette expérience.

    Pour Hegel, philosophe du Devenir, la Mort a joué ici le rôle essentiel en tant que "crainte et tremblement". L'ancien élève en théologie Hegel ne pense peut-être pas ici à l'Epitre aux Philippiens 2 ; 12 : "μετὰ φόβου καὶ τρόμου τὴν ἑαυτῶν σωτηρίαν κατεργάζεσθε" "Travaillez à votre salut avec crainte et tremblement".

    La crainte n'est pas ici un effroi devant la transcendance divine mais bien sa propre fin. C'est la "dissolution", "la fluidification absolue de tout ce qui subsiste". Le Serviteur a été terrifié mais cette terreur est ici le face-à-face avec sa propre finitude, avec le néant à travers l'être.

    Et c'est grâce à cette angoisse qu'il accomplit son "service". L'élément important va donc être aussi cette longue et austère besogne, ascèse laïque en ce monde.

    Kojève ajoute un élément intéressant qui est que le Maître ne peut ni ne veut progresser ou se changer parce que la situation lui profite. Le Seigneur guerrier ne pourra pas être l'agent de l'histoire face à la nature. Le Serviteur n'a pas vraiment voulu se soumettre ainsi et il a donc latitude pour changer. Cependant pour l'instant, ce n'est bien qu'à l'intérieur de cette relation qu'il va connaître l'expérience du travail après l'angoisse mortelle.

    Don Quichotte, I, XXII : Malgré Sancho Panza qui tente de l'en dissuader, Don Quichotte libère les forçats emmenés vers les Galères. Il en sera fort mal récompensé.